Thione Niang : « Dans quelques années c’est l’Afrique qui nourrira la planète »

L’entrepreneur social Thione Niang a tenu une conférence à Montréal sur le thème « les promesses et les défis de la révolution numérique en Afrique ».

Thione-Niang

Thione Niang était l’invité, le 12 octobre dernier à Montréal, de MTL Connecte organisé par le Printemps numérique en partenariat avec « Le Monde ». Très engagé dans le social, Thione a axé le thème de sa conférence sur « les promesses et les défis de la révolution numérique en Afrique ». Répondant aux questions de Hélène Jouan pour « Le Monde », le Sénégalais a soutenu que dans quelques années l'Afrique ne sera rien de moins que le grenier du monde.

Né en 1978 à Kaolack, au Sénégal, au sein d’une famille modeste et nombreuse, Thione Niang est aujourd’hui un entrepreneur social engagé dont l’action rayonne dans de nombreux pays africains. Son parcours d’immigrant aux Etats-Unis, où il arrive à 22 ans avec 20 dollars en poche, a tout de la success story. Mais c’est la rencontre avec le candidat démocrate Barack Obama, dont il soutient l’élection en 2008 puis la réélection en 2012, qui va profondément marquer sa vie et donner du sens à son engagement. En 2009, inspiré par le « Yes, we can » d’Obama, il lance la fondation Give1Project. Aujourd’hui présente dans 34 pays, dont 23 en Afrique, elle se préoccupe du sort et de l’autonomie des jeunes, en les encourageant notamment à créer leur propre entreprise. Thione Niang est aujourd’hui à la tête de six organisations internationales dont Akon Lighting Africa, un mégaprojet d’électrification de l’Afrique ou encore JeufZone, qui vise à répondre aux besoins alimentaires de l’Afrique. Thione Niang est de retour au Sénégal depuis 2014. Entretien.

Avant de parler des « promesses » de la révolution numérique en Afrique, commençons par les défis qui lui restent à relever : où en est l’accès à Internet pour les populations sur le continent ?

Beaucoup de progrès ont été faits, mais la connectivité de tous n’est pas encore une réalité en Afrique. Il reste de nombreuses infrastructures à bâtir pour que la fibre soit présente sur tout le continent. D’autant qu’avant même de parler de l’accès à Internet, il faut savoir que 200 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’énergie. L’autre problème, crucial, est le coût de l’accès à Internet pour toutes les populations, un coût qui reste prohibitif.

Mais je suis un éternel optimiste, je veux croire que si tout le monde travaille main dans la main, les gouvernements nationaux, les investisseurs privés et les organisations internationales, nous pourrons très vite rattraper notre retard. Car je suis convaincu que nous pouvons sauter des étapes grâce à cette révolution numérique. Un seul exemple : des millions d’Africains n’ont jamais eu de compte en banque mais, désormais, avec un simple téléphone – et la grande majorité des Africains en ont un – ils peuvent avoir un compte, payer par téléphone, faire du commerce. Tout cela va à une vitesse fulgurante. Le seul problème reste en effet l’accès à Internet.

Les gouvernements accompagnent-ils cette révolution numérique en cours sur tout le continent ?

Les gouvernements africains ont commencé à faire des efforts en direction de la jeunesse pour ne pas rater la révolution numérique en cours. Par exemple, au Sénégal, il existe aujourd’hui une « école du numérique » à laquelle les étudiants ont accès. Un « office numérique » a également été créé. Ce sont des progrès réels, mais c’est aussi à nous, les entrepreneurs privés d’accompagner ce changement. Quand je résidais aux Etats-Unis, j’ai constaté l’essor fulgurant de nouveaux secteurs de connaissances, comme celui de l’intelligence artificielle ou de la cybersécurité.

De retour en Afrique en 2014, je n’ai pu que constater que c’était tout notre système de formation et d’éducation qu’il fallait révolutionner. Car fondamentalement, depuis l’indépendance dans les années 1960, nos universités n’ont pas changé : à l’université de Dakar ou l’université Félix-Houphouët-Boigny à Abidjan, les étudiants sortent en ayant fait de l’histoire, de la gestion, de la géographie. Mais même ceux qui ont accès à Internet n’ont aucune idée de comment se servir d’Internet. Ils ne savent rien de l’intelligence artificielle (IA), ils n’ont aucune notion de ce qu’est la cybersécurité. Nous devons aujourd’hui former ces jeunes aux métiers numériques !

D’où la création, en juin dernier, dans le cadre de votre fondation Give1Project, de la Digital Skills Academy (« académie des compétences digitales ») qui entend mener ce défi de la formation ?

Je veux donner aux jeunes Africains les outils pour entrer dans cette course. Mon objectif, c’est d’abord de faire de l’initiation pour les plus jeunes afin de leur donner le goût de cette nouvelle matière. J’espère bien que ça en poussera certains à approfondir leurs connaissances pour devenir les prochains Mark Zuckerberg ! Mais j’attache aussi une grande importance à la sensibilisation de nos aînés, notamment à l’enjeu de la cybersécurité et de la protection des données, car ils sont très vulnérables. Ma mère, par exemple, a certainement mon nom comme code dans son téléphone. Le problème, c’est que c’est le même pour accéder à son compte bancaire. Or nous faisons face à de très nombreux cas de vols aujourd’hui en Afrique à cause de ce manque de protection de base.

Le mois prochain, nous lançons un nouveau programme destiné à former véritablement des personnes aux métiers de demain, pour qu’ils puissent faire ce que font aujourd’hui les jeunes Américains, les jeunes Canadiens ou jeunes Indiens. Nous avons déjà mis en place des partenariats avec l’Institut Montaigne ou l’école de Xavier Niel [actionnaire à titre individuel du Monde] à Paris pour des cours en ligne ouverts à tous, et nous continuons à créer des partenariats dans le monde entier pour que les étudiants africains ne manquent pas cette opportunité. Car nous avons déjà raté les trois premières révolutions industrielles, pas question de passer à travers celle-ci. Je suis frappé de voir à quel point le monde avance vite, quand moi, de retour au Sénégal, j’ai toujours autant de mal à avoir accès à Internet pour acheter quelque chose en ligne. Mais c’est à moi, aux générations des jeunes Africains dont je fais partie, de prendre les choses en main pour que cela change.

En quoi la révolution numérique est-elle un enjeu de développement pour l’Afrique ?

Les métiers sur lesquels pourraient déboucher ces formations sont innombrables. Le simple fait de digitaliser l’administration va fournir des centaines de milliers d’emplois. Par exemple, jusqu’à aujourd’hui, pour obtenir un certificat de naissance dans un village africain, il fallait attendre pendant des mois, quand aux Etats-Unis ou ici, au Canada, cela se fait depuis longtemps par simple mail. Apprendre aux jeunes à effectuer cette digitalisation, c’est l’assurance de trouver un emploi. Or, l’emploi, c’est le problème majeur en Afrique ! Dans le secteur de l’éducation, dans le secteur médical, il y a tant d’opportunités. Il existe déjà des grandes plates-formes de commerce en ligne en Afrique, des « Amazon » locales, mais nous pouvons aller encore plus loin et développer de multiples applications. Aujourd’hui, des milliers d’Africains, par manque d’opportunité, fuient leur pays parfois au péril de leur vie. Il faut recréer ce possible pour eux.

Quand vous êtes rentré au Sénégal, vous avez choisi de devenir fermier agriculteur, vous avez créé JeufZone, qui fournit des terres et du matériel aux jeunes qui veulent se lancer dans l’agriculture. Pourquoi ce choix de revenir à la terre, vous qui avez fait des études d’administration publique ?

Ce que j’ai appris du président Barack Obama, c’est qu’il fallait toujours trouver des solutions adaptées à chacun des problèmes et des populations auxquelles on voulait venir en aide. De retour au Sénégal, j’ai voulu m’inspirer de ce principe, identifier les problèmes auxquels mon pays faisait face pour tenter de les résoudre. Or j’ai été choqué par un constat très simple : la majeure partie de ce que nous consommons au Sénégal vient de l’extérieur. Nous disposons pourtant de tout ce qu’il faut : avec ses terres, son climat, sa jeunesse innombrable, l’Afrique devrait nourrir le monde, or ce n’est pas le cas. J’ai décidé de prendre ce sujet à bras-le-corps, en m’attaquant d’abord à l’image de l’agriculture auprès de la jeunesse, afin de la rendre attractive à ses yeux.

Si les jeunes voient des gens comme moi, qui ai eu la chance de travailler à Washington, de voyager à travers le monde, revenir dans mon village, mettre mes bottes et aller travailler la terre, ça marche, car je leur montre que travailler la terre, c’est du business. J’ai commencé en 2014, et aujourd’hui il y a même des personnes de la diaspora africaine qui reviennent pour se lancer dans l’agriculture. L’exemplarité est très importante, on ne peut pas dire aux Africains d’aller travailler la terre en restant en costume cravate dans nos bureaux. Dans quelques années, vous verrez, c’est l’Afrique qui nourrira la planète. En tout cas, c’est mon rêve.

Dans cette réhabilitation de l’image et de l’efficacité de l’agriculture, la digitalisation est évidemment un atout. Avant, le fermier cultivait son champ, sans avoir accès à d’autres débouchés qu’une vente très locale. Aujourd’hui, tout change grâce à Internet. Moi, par exemple, pour ma ferme, j’ai une page Facebook, je suis sur Instagram et je vends mes récoltes grâce à ces réseaux. Mais la digitalisation de ce secteur nous apporte aussi l’opportunité de surveiller nos récoltes, de nous adapter à la météo, de travailler en connexion entre plusieurs fermes. Cela appuie l’image « cool » et moderne de l’agriculture, autant que cela renforce son efficacité.

Lorsque vous prônez d’accélérer la révolution numérique pour que l’Afrique rattrape son retard, avez-vous en tête un modèle de développement qui pourrait être plus « frugal » que celui qui nous a conduits à devoir affronter aujourd’hui une urgence climatique pleine de dangers ?

Je suis un grand environnementaliste, et nous devons certainement apprendre des erreurs que vous avez faites, mais ma priorité, aujourd’hui, c’est de participer au développement de mon continent. Ici, au Canada, comme dans la majeure partie des pays occidentaux, vous avez réglé vos problèmes fondamentaux, vous ne vous demandez pas ce que vous allez pouvoir manger ce midi ou ce soir. Chez moi, la majeure partie de la population ne parvient pas à toucher deux dollars pour nourrir sa famille, n’a pas accès à un médecin pour se faire soigner, la majeure partie de la population ne peut pas envoyer ses enfants dans une école correcte. Ma priorité, c’est donc de nourrir la population africaine. Alors si cela doit polluer, c’est bien dommage mais c’est vous qui avez créé le problème, c’est à vous de le résoudre. Et si nous polluons à notre tour, et bien vous nous aiderez à trouver des solutions.

Avec Le Monde

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