Afrobeat(s) : de Fela Kuti à Burna Boy

L’Afrobeat est un genre musical popularisé en Afrique dans les années 1970 par l’artiste nigérian Fela Kuti. Nommé « Afrobeat » par Fela Kuti lui-même, ce style allie musiques traditionnelles nigérianes, Jazz, Highlife, Funk, et chants accompagnés de percussions et de styles vocaux.

Fela Kuti, felabration

Cette musique à la rythmique répétitive, fondée sur peu d’accords joués en boucle par des guitares et claviers, agrémentée de riffs de cuivres puissants et mélodiques, est intimement liée au cadre politique et urbain dans lequel elle a été créée. L’Afrobeat est un style de musique mais également une forme d’expression politique. En effet, le contexte politique des années 1970 est marqué par la dictature militaire au Nigéria et l’Afrobeat est alors un moyen de protestation contre la corruption et le système capitaliste.

Fela Kuti, né en 1938 à Abeokuta, au sud-ouest du Nigéria est un chanteur, saxophoniste, chef d’orchestre et homme politique. À travers sa musique, il véhicule ses revendications politiques, évoquant le Nigeria et ses richesses, le mépris de la population, le pouvoir des multinationales mais surtout la volonté d’un changement social. Il hérite de la pensée panafricaine et socialiste de personnages historiques tels que Malcolm X ou Cheikh Anta Diop mais également du combat anticolonial mené par sa mère, la militante féministe Funmilayo Ransome-Kuti.

Sa musique émerge dans un contexte particulier. En 1960, Lagos célèbre son indépendance du Royaume-Uni en musique, au son du Highlife ghanéen. Très rapidement, le paysage politique s’obscurcit : guerre d’indépendance du Biafra (1967-1970), coups d’États successifs, corruptions. Face à ce désordre, Fela Kuti affûte une réponse musicale et politique : l’Afrobeat.

En 1970, alors qu’il vient de rentrer d’une tournée aux États-Unis, il forme le groupe Africa 70 aux côtés du batteur Tonny Allen et sa musique évolue vers un rythme que l’on retrouve dans les musiques traditionnelles nigérianes, qu’il nomme alors « Afrobeat ». Au même moment, il fait de son lieu de vie un bastion militant qu’il appelle la « République de Kalakuta » et proclame son indépendance vis-à-vis du gouvernement nigérian.

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Dans les années 1970, la musique de celui qu’on surnomme « Black President » devient de plus en plus populaire à échelle nationale mais également internationale. Cependant, ce succès est rapidement compromis, Fela Kuti étant pointé du doigt par les pouvoirs militaires successifs. Il est de nombreuses fois arrêté et torturé par les forces de l’ordre et sa musique est censurée sur l’ensemble du territoire.

Deux ans après la sortie de son album antimilitariste Zombie en 1976, sa propriété, la « République de Kalakuta », est entièrement rasée par un raid militaire au cours duquel sa mère décède. La chanson « Zombie » est en réalité une satire des soldats nigérians qui sont comparés à des zombies pour leur absence de libre-arbitre et leur obéissance irréfléchie. Par la suite, Fela Kuti s’exile au Ghana où il rejoint les rangs militants. Il est chassé du pays l’année suivante, après que des étudiants ont eu fait de « Oh zombie » leur slogan de lutte contre le régime dictatorial ghanéen alors au pouvoir.

Il est de nombreuses fois arrêté et torturé par les forces de l’ordre et sa musique est censurée sur l’ensemble du territoire

Un gouvernement civil est rétabli en 1979. Fela Kuti en profite pour fonder son parti, le Movement of the People (MOP) et se déclare candidat aux élections présidentielles de 1983. Cependant, son parti est suspendu en 1981 pour détention de cannabis. Il décède du SIDA en 1997. Sa mort rassemble près d’un million de personnes sortants dans les rues de Lagos pour célébrer sa mémoire. Le genre musical qu’est l’Afrobeat a survécu à la mort de son fondateur. Il a énormément évolué et est aujourd’hui largement popularisé et écouté.

L’Afrobeat a laissé place à l’Afrobeats au pluriel, également connu sous le nom d’« Afro-pop » ou d’« Afro-fusion ». Ce terme générique fait référence à la musique pop qui émerge au Ghana et au Nigéria dans les années 2000 et qui se popularise dans toute l’Afrique de l’Ouest dans les années 2010. En avril 2011, le DJ Abrantee, basé à Londres, utilise le terme « Afrobeats » au pluriel pour souligner la diversité de types de musiques regroupés sous ce terme : Hiplife, Jùjú music, Highlife ou encore Naija beats. Aujourd’hui, l’Afrobeats fait par exemple référence à des artistes tels que Davido, Tiwa Savage, Burna Boy, Teni, Fuse ODG, Wizkid, ou Rema.

« L’Afrobeat de Fela Kuti et Tony Allen a ouvert les portes de l’Afrobeats d’aujourd’hui – un genre musical s’étant développé avec son temps et qui continue à délivrer un message d’émancipation et à exalter la fierté africaine. » London’s Afropolitan Station

Bien que l’Afrobeats soit né dans le sillage de l’Afrobeat de Fela Kuti, ce style musical actuel est très différent de ce qu’il était dans les années 1970, tant sur le plan musical que politique.

L’Afrobeat repose sur une instrumentalisation complexe avec du cuivre et des percussions traditionnelles, c’est une musique essentiellement acoustique. En revanche, l’Afrobeats est généralement produit par un beatmaker (concepteur rythmique). Il est élaboré grâce à des outils électroniques, notamment des séquenceurs, des claviers maîtres et samplers live, afin d’obtenir des sons quasiment parfaits qui ne sont pas évidents à reproduire en live. Malgré tout, les deux types de musique ont un rythme à quatre temps.

De plus, l’Afrobeats n’affiche pas les mêmes revendications politiques que l’Afrobeat. Les thématiques abordées dans les musiques d’Afrobeats exhortent à danser, à célébrer l’amour, l’argent et l’insouciance plutôt qu’à faire la révolution.

« À travers ses sapes, son décorum bling bling, la mise en scène de la réussite sociale, l’Afrobeats est une célébration enjouée d’un capitalisme apolitique. » Léo Pajon, journaliste pour la section culture de Jeune Afrique. Cependant, si les paroles de l’Afrobeats vantent davantage le capitalisme que le socialisme, depuis quelques temps, les textes se font plus politiques, à l’image d’ailleurs de la jeunesse nigériane.

En octobre 2020, un homme est assassiné par la branche de la police SARS (Special Anti-Robbery Squad) dans l’État du Delta au Nigéria. Face à cette violence policière, le mouvement #ENDSARS débute, d’abord sur Twitter puis dans la rue. Dans le cadre de cette mobilisation, le musicien Daniel Chibuike est abattu, ce qui ne fait qu’exacerber l’indignation populaire. S’en suit alors une longue vague de confrontations entre forces de l’ordre et manifestants.

Le 20 octobre, des militants sont assassinés au péage de Lekki. Suite à cela, les diasporas nigérianes se mobilisent autour d’hymnes Afrobeats : FEM (Davido) et Oga (Rudeboy) ont été repris à plusieurs reprises par des manifestants aux États-Unis et en Angleterre. De nombreux artistes comme Wizkid, Davido, ou Burna Boy ont manifesté pour interpeller la communauté internationale sur les abus commis par les SARS. Burna Boy a d’ailleurs sorti une musique intitulée « 20 10 2020 » en hommage aux victimes des violences policières qui ont eu lieu le 20 octobre 2020. La politisation de l’Afrobeats ne peut pas se résumer qu’au mouvement #ENDSARS. On peut par exemple citer Wizkid qui dénonce dans ses chansons les conditions précaires des bidonvilles à Lagos.

Burna Boy utilise lui aussi la musique pour protester, évoquant notamment le manque d’eau, de nourriture et d’électricité, ou l’entrave à la liberté d’expression. Il se revendique lui-même héritier de Fela Kuti, dont son grand-père était le manager : « Il y a eu Fela, bien sûr, qui est un héros pour moi ».

La mise en lumière d’une fierté de l’identité africaine, que l’on retrouve à travers son album African Giant (2019), résonne avec l’idéologie panafricaine de l’Afrobeat des années 1970. C’est par exemple le cas dans le premier titre de cet album « African Giant » :

« Dites-leur Afrique que nous ne nous lassons pas

Alors voici le géant africain

Beaucoup, beaucoup de gens n’essayent pas ah

Mais vous ne pouvez pas tester le géant africain »

Ses paroles, chantées en pidgin (langue véhiculaire simplifiée créée sur le vocabulaire et certaines structures d’une langue de base), évoquent ainsi la grandeur du continent africain. L’utilisation du Gbedu, un gros instrument de percussion employé pendant les cérémonies yorubas, sur un titre comme « Gbona », souligne encore son attache à ses origines ethniques. L’artiste dénonce la colonisation mais aussi la corruption des pouvoirs publics dans son titre « Another Story » :

« Ils veulent te dire o, te dire o, te dire o

Une autre histoire o, histoire o, histoire o

Depuis 1960, ils jouent avec nous

(…)

Toutes les fois où ils promettent et échouent »

Cependant, la dimension militante de sa musique est à nuancer dans la mesure où Burna Boy a été propulsé sur la scène internationale et doit donc s’en tenir aux codes de sa génération d’artistes. Malgré ses timides critiques de la société, il s’adonne parfaitement aux règles du jeu du système capitaliste. Cette ambivalence se reflète par exemple par le collier qu’il a porté lors d’un concert à Lusaka (Zambie) d’une valeur de 20 millions de nairas (soit plus de 49 000 euros).

En somme, l’Afrobeat des années 1970 créé par Fela Kuti a évolué vers un nouveau style totalement différent, l’Afrobeats, qui se démarque tant au niveau musical que politique. Cependant, de nombreux artistes de cette nouvelle vague s’appuient sur de multiples rythmes traditionnels ouest-africains et tentent tant bien que mal d’intégrer une dimension politique à leurs textes.

Par Ada Hauteville disponible sur WATHI.

Ada Hauteville est étudiante en Master de Science politique parcours Politique comparée Afrique Moyen-Orient à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est particulièrement intéressée par la géopolitique ouest-africaine, notamment par les enjeux liés au genre, à l’éducation, et à la culture. Elle effectue un stage au sein de WATHI.

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