Touba, une ville au cœur de la 'décolonialité'

Le réseau urbain sénégalais est principalement d’origine coloniale. Il connaît aujourd’hui une nouvelle dynamique décoloniale liée à l’émergence de formes d’urbanisation récentes, qui ont bouleversé la logique du semis de centres hérités des époques antérieures.

Magal de Touba

Plusieurs villes abritant ou ayant vu la naissance de confréries religieuses musulmanes et une floraison de petites villes issues de la croissance des villages-centres des collectivités locales créées par l’État à partir de 1972, sont les principaux ressorts de cette dynamique.

Touba, exemple le plus achevé de ces villes religieuses, constitue le cœur du pays mouride, le centre de sa « toile d’araignée », fruit de la spatialisation de la confrérie. Une croissance urbaine rapide et spectaculaire le singularise dans le réseau urbain sénégalais qui s’est mis en place à l’époque coloniale pour l’administration territoriale et l’évacuation des produits de traite. Cette dynamique urbaine particulière, soutenue depuis une trentaine d’années, se traduit par l’émergence d’une nouvelle grande agglomération à l’intérieur du pays.

Touba, ville soutenue par un groupe, en l’occurrence la confrérie mouride, symbolise surtout la réalisation du rêve-prédiction de son fondateur Cheikh Ahmadou Bamba. La ville s’individualise ainsi par la logique de sa fondation. Elle constitue malgré son développement plus récent la composante majeure de la territorialisation de la confrérie qui a abouti à la formation d’un espace où priment l’idéologie mouride et ses imaginaires spatiales souvent différentes des représentations émises par l’Etat post colonial. Mais la territorialisation de l’idéologie de libération que constitue la Mouridiyya, a également une composante rurale antérieure et concomitante qui a permis de concevoir des structures d’encadrement, de les tester et de les consolider.

Touba est pour le mouridisme qui a toujours été décrite comme une confrérie rurale, le lieu d’unicité symbolique et sacré, sans lequel la conquête du profane périphérique, de zones vides d’hommes comme d’espaces d’autres sociétés, ne pouvait se faire. Touba et le reste du territoire mouride sont deux éléments d’un même mouvement qui se veut à la fois porté par la mystique et épousant le monde matériel. La construction du territoire mouride a la particularité de s’appuyer sur des déterminants idéologiques et économiques, et comporte un versant sacralisant qui semble remis en question au fur et à mesure que l’on s’éloigne du berceau de la confrérie.

L’urbanisation de Touba représente autant une accumulation du sacré et du symbolisme qu’une idéalisation de la ville par la verticalité de sa grande mosquée[i]. Cette dernière devient ainsi l’équivalent du totem ou de la colline qui exprime un point d’unicité pour l’horizontalité polarisé. Touba n’a de sens que par rapport au reste du territoire qu’il domine. Omniprésence du rêve, celui du fondateur, de ses descendants, et des disciples qui s’identifient profondément à son sol et à sa puissance sacrale. La cité idéale se nourrit de l’idéalisation de la cité.

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L’importance de la population toubienne (estimation de 2.000 000 d’habitants) est un autre reflet de l’importance symbolique de la ville et de la puissance de la représentation idéaliste dont elle est l’objet. Elle est le résultat d’une véritable explosion démographique induite essentiellement par une forte migration qui a fait affluer à Touba des milliers de disciples venus de toutes les régions du Sénégal mais surtout des zones qui constituaient le territoire mouride. Tous les déterminants de cette immigration sont sous-tendus par le fort sentiment identitaire développé par les Mourides à l’égard de leur capitale.

Les appels répétés au peuplement lancés par les khalifes successifs conjugués aux facilités foncières consenties par les autorités maraboutiques sont les éléments qui ont déclenché le processus. La migration souvent qualifiée « d’exode religieux » [ii] se poursuit et s’accélère sous l’effet d’accumulation et de plus en plus pour des raisons sociales et économiques face à la crise agricole, à la saturation de Dakar, et peut-être au dynamisme bancal des autres villes secondaires.

La ville de Touba a connu, depuis 1958, de forts taux de croissance qui rompent avec ceux exprimant la faible dynamique qui a longtemps marqué les villes secondaires sénégalaises. Entre 1958 et 1988, la population toubienne est passée de 2 127 habitants à 125 127 habitants. Cet accroissement fulgurant a surpris chercheurs et décideurs : on tablait en 1974 sur une population toubienne de 39 000 habitants[iii] pour 1990. Même les prévisions anciennes du Plan National d’Aménagement du Territoire (PNAT, 1992) ne plaçaient Touba au second rang des villes sénégalaises qu’en 2021. Aujourd’hui, en attendant les résultats du Recensement de la population et de l’habitat de 2023 pour lequel, l’ANSD a fait un effort d’ouverture pour améliorer les statistiques concernant Touba, la population est estimée autour de 2 millions d’habitants. Cette croissance brutale est liée à trois facteurs concomitants :

Le premier est sans doute la construction de la grande mosquée qui a été achevée dans cette période, avec l’appui de centaines d’ouvriers et de manœuvres mourides, travaillant plus ou moins bénévolement. Cette participation à la construction revêtait une signification symbolique certaine, et explique l’installation à Touba de certains d’entre eux. De même, l’ambiance générale d’euphorie et de réconciliation dans laquelle la confrérie a baigné, et le succès populaire du magal, qui, du fait du quasi achèvement de la mosquée attirait de plus en plus de pèlerins et de curieux, doit être prise en compte.

Le premier lotissement de Touba est le deuxième facteur important du doublement de la population toubienne entre 1958 et 1960. Le troisième facteur est la naissance en 1956 du marché Ocass et son développement à partir de 1958 ; il devint ainsi un important marché rural, attirant très vite des flux de Mourides du vieux bassin arachidier, venus écouler leurs produits ou en quête de diversification de leurs activités.

Cette croissance exceptionnelle exprime un autre tournant décisif, l’accession au khalifat de Serigne Abdoul Ahad qui voit l’explosion urbaine de Touba, après ses appels insistants au peuplement. Dans cet ordre d’idée, la mise en place d’infrastructures a également joué un rôle important. Leur construction, ont rendu la ville « vivable », et attiré de manière permanente ou saisonnière les populations du pays toubien. Serigne Abdoul Ahad est sous ce rapport l’initiateur du peuplement massif de la ville dans sa configuration actuelle.

Qui sont les Toubiens ? Une analyse sociologique révèle une diversification des origines, une complexification des trajectoires migratoires, et la confirmation de la densification, du rajeunissement et de la féminisation progressive des ménages qui marquent le passage d’une émigration à dominante individuelle à un regroupement familial plus systématique. Touba constitue désormais un refuge spirituel, économique voire politique pour tous les Mourides qui ont connu au Sénégal et à travers le monde une dispersion croissante qui pose pour eux la nécessité de l’existence d’un espace d’identification forte[iv].

Mais Touba est devenu également un enjeu important pour le reste des Sénégalais qui y sont de plus en plus nombreux, et bouleverse les flux de populations et de biens à l’échelle du pays.

Jusqu’où ira l’hétérogéneisation de ses composantes démographiques et sociologiques ? Le reflux des Mourides dans la ville sainte implique des changements de comportement, de mode de vie, de manière de se voir entre eux. Des évolutions de l’articulation entre les rapports d’ordre, de castes et de parenté, les rapports confrériques et les inégalités socio-économiques sont observées De nouvelles formes de sociabilité voient le jour à Touba et semblent induire un nouveau modèle de citadinité ainsi que des formes spécifiques de rapports sociaux.

Touba, moteur de notre souveraineté et de la dignité nationale

Touba incarne la souveraineté nationale, l’audace et la capacité de faire par nous-même et pour nous-même dans une vision décomplexée. Ses principes de fonctionnement qui débordent de la cité de Bamba et rejaillissent sur tout le territoire national et même dans les villes d’installation des mourides. Il reflète le projet de société et de vie de Cheikhoul Khadim, celui qui associe le spirituel et le matériel, la recherche de l’agrément divin par le travail rédempteur et la bienfaisance envers ses semblables.

Touba est la ville du volontarisme urbain, du gigantisme, et cultive le beau et le fort pour ressembler à l’image idéale que la confrérie veut se donner. La « himma », l’ambition démesurée pour l’agrément d’Allah, en est la motrice. C’est à la fois une ville rêvée, un lieu de retour produit par les mourides, une ville postcoloniale qui a le paradoxe d’avoir été fabriquée et peuplée par des ruraux (90% de la population provenaient directement du milieu rural dans les années 90, mais les origines se diversifient depuis lors). Touba est également une nécropole (l’une des villes d’enterrement les plus importantes au monde), pôle d’équilibre territorial, économique (activités économiques, flux de biens, financiers, communicationnels, numériques etc.), démographique national.

Mais Touba représente également le laboratoire d’une décentralisation souple, intelligemment négociée, et qui valorise les ressources locales. Le statut spécial lui permet de préserver son caractère émetteur de normes et de valeurs positives pour la société sénégalaise. Globalement Touba démontre l’efficacité de modes de gouvernance qui nous sont propres et auxquels les populations se reconnaissent et qu’elles soutiennent. L’efficacité de la gestion urbaine alimente la confiance et le désir de ville, la confiance en l’autorité et le désir de contribuer au développement du projet (urbain, sociétal ou national) étant les biens manquants de la gouvernance à l’échelle du Sénégal et de la sous-région ouest africaine.

A Touba, le sentiment de fierté d’appartenir à un projet est fouetté par la parole, la posture et le comportement du khalife général Cheikh Mouhamadoul Mountakha qui incarne à la fois, capacité de veille, empathie, générosité, bienfaisance, leadership prospectif, force de conviction et capacité d’achèvement (delivery) des chantiers de la confrérie. Mais au-delà, il est devenu un « père de la nation » attendu sur toutes les questions et à tout moment malgré son âge avancé.

Touba est une mémoire organisée où les symboles sacrés de la confrérie et de la nation se concentrent pour mieux s’enfermer et se pérenniser. Cette mise à l’abri de la mémoire a précédé les autres formes de concentration qui caractérisent et définissent la ville : celle du bâti, des réseaux, des populations, des activités, des échanges. Touba est de ce point de vue un modèle alternatif, les valeurs fondatrices ayant précédé les autres fonctions urbaines. Il symbolise la résistance au colonialisme, la dignité et l’authenticité d’une nation bâtie entre les valeurs religieuses et négro-africaines. Mamadou Dia le confirme dans ses mémoires : « Touba est donc bien pour nous le lieu ou a triomphé l’esprit de résistance et la dignité sénégalaise. À qui serait tenté de l’oublier, Touba rappelle que l’estime, même celle des adversaires, se mérite. Elle ne vient pas récompenser la servilité ou l’acquiescement systématique. Elle reconnaît la valeur de qui s’affirme, dans l’opposition s’il le faut ».

Par ailleurs, l’espace urbain se subdivise selon des logiques que sous-tendent des représentations différentes liées aux divers acteurs, à leurs ambitions pour ou dans la ville, à leurs moyens de se l’approprier, et à la pratique quotidienne de celle-ci. Les quartiers-villages ou communautés, de tailles et de poids charismatiques inégaux, ainsi que les maillages gestionnaires qui leur sont internes, accumulent du pouvoir par la ville et font en quelque sorte de celle-ci une « condition matérielle de la puissance »[v].

Le principe d’anticipation par les lotissements massifs a permis de souder l’espace urbain et de valoriser dans le sens du symbole, des villages-satellites en les intégrant grâce à des vagues de lotissements successifs. À la structure multicentrée qui en est issue, s’est superposé un schéma radioconcentrique qui s’appuie sur le centre principal. Le schéma du centre principal est reproduit dans les centres périphériques et ceux-ci ont également leur propre périphérie. Mariage contradictoire entre une organisation idéale autour des symboles sacrés et de pouvoir, et une autre qui valorise le périphérique en le phagocytant.

Le tissu bâti toubien se différencie ainsi essentiellement entre les centres issus de quartiers et les espaces péricentraux. Il se reproduit souvent à l’identique dans ces derniers en faisant cohabiter plusieurs types d’habitat. Les contrastes entre morceaux du tissu urbain sont ainsi peu marqués. La tendance est à l’homogénéisation par la durcification et la densification.

Si Touba était d’abord une utopie, la société maraboutique qui s’est constituée avec l’avènement du mouridisme en a fait une réalité incontournable. L’espace n’est pas seulement le signe d’une réalité sociale, il en est une composante et une modalité d’organisation. L’urbanisation de Touba est au-delà du rêve de ville de Cheikh Ahmadou Bamba, une appropriation et une transformation de l’espace qui reflètent un besoin de sens, une demande affective ou de recentrage du sacré et du symbolique, ressentis à un moment ou à un autre par tous les segments de la confrérie mouride, après plusieurs années de dissémination. Comme projet, elle constitue pour les successeurs de Cheikh Ahmadou Bamba, un instrument de remobilisation pour assurer la pérennité de la doctrine et de l’engagement après la mort du fondateur. Le sol urbain est mis au service du prosélytisme. L’urbanisation représente la somme des actions menées par les khalifes généraux qui ont cherché à entrer dans l’histoire à travers la construction de la ville, et la consolidation de son symbolisme.

Un statut spécial pour une meilleure gestion du projet urbain de Touba

Touba est déjà une ville spéciale et a toujours eu ce statut de fait. En tant que « métropole de l’intérieur du pays » mais dont l’autorité suprême est le khalife général et point de convergence de millions de sénégalais pour le magal qui est l’un des cinq plus grands rassemblements au monde, Touba a plus que besoin pour aujourd’hui et demain, de trouver sa vraie place dans l’architecture de l’acte 3 de la décentralisation. Sa croissance sur tous les plans, les énormes potentialités dont la ville est porteuse, les nouveaux enjeux (de santé, d’infrastructures, de sécurité, de justice, etc.), et une vision prospective et ambitieuse, appellent une réflexion approfondie pour reconnaître à Touba de manière plus formelle sa spécificité et son statut de Commune spéciale pour une plus grande cohérence territoriale et institutionnelle. Un statut à même de prendre pleinement en compte et de sublimer toutes les spécificités religieuses, sociologiques, démographiques, économiques, administratives, etc. Il lui permettra également d’avoir accès aux instruments institutionnels et organisationnels modernes permettant de rationaliser, de façon optimale, sa gouvernance locale, dans le cadre de l’unité intangible de la nation sénégalaise et de la souveraineté de l’Etat et de la République, que doit renforcer (et nullement affaiblir) la prise en compte des différentes diversités. Comme cela s’est déjà fait et continue de se faire en France, en Italie, au Canada et dans beaucoup de pays du monde.

L’intérêt d’un statut particulier pour Touba réside également dans la nécessité d’annihiler les effets négatifs du flou qui persiste depuis trop longtemps. En effet, Touba est devenu contrairement aux principes et valeurs qui l’ont fondés un lieu où le crime organisé tente de se déployer, où les faux médicaments si dangereux pour la santé des Toubiens et de tous les sénégalais pullulent et ont pignon sur rue, où la vente d’armes et de munitions est monnaie courante, où les grands bandits qui braquent les boutiques et volent le bétail se réfugient, où les trafiquants de permis, cartes grises et voitures volées ou illégalement importés s’en donnent à cœur joie. Touba a besoin d’un statut spécial pour à la fois se protéger et protéger l’espace national de l’insécurité. Il a besoin d’un statut spécial pour développer de manière optimale son potentiel pour les besoins du projet de cité idéale de Cheikhoul Khadim et pour être un levier du développement du Sénégal.

Touba est la capitale des mourides et un point fort de conservation et de perpétuation de notre identité religieuse et culturelle nationale. Elle constitue un lieu-barrière face aux idéologies extrémistes qui menacent nos nations dans un contexte de globalisation signifiant un peu partout une remise en question des ressources d’enracinement et de sagesse propre, et une transmission déficitaire des valeurs auprès des nouvelles générations.

Par ailleurs, Touba est également spécial par rapport à la plupart des autres grandes villes du Sénégal qui sont des chefs-lieux de région bénéficiant ainsi des investissements à hauteur de leur statut et de leur poids administratif. C’est surtout en rapport avec l’approfondissement de la décentralisation qu’il faut penser et mettre en oeuvre un statut spécial pour permettre à Touba d’avoir une gestion à la hauteur de son poids religieux, démographique, socio-économique et religieux, et à son potentiel comme un des moteurs de l’économie nationale. C’était le sens de la promesse du Président de la République en 2012.

Touba démontre la capacité d’adaptation des mourides

Par sa naissance rurale et son ancrage dans ce milieu, la confrérie a développé des formes cohésives d’encadrement, avant de démontrer sa capacité d’adaptation en produisant des réseaux de solidarité et de mobilisation au moment de son implantation dans les villes sénégalaises et à l’étranger. Avec l’urbanisation de Touba, le corps maraboutique applique à plusieurs niveaux, des stratégies en rapport avec de nouvelles réalités, de nouvelles ambitions et de nouveaux moyens.

De la force du lien de chaque acteur ou groupe d’acteurs avec la fondation ou l’expansion de la confrérie dépend traditionnellement son pouvoir charismatique qui est constitué par l’équilibre de ses positions multiples, religieuses, économiques, politiques, sociales, et surtout son rapport à la mémoire symbolique. À ces positions s’ajoute son niveau d’intégration dans la société urbaine de Touba qui devient un des paramètres importants du charisme, autant que son expression. Le prestige à Touba est une des positions qui influent sur la personnalité charismatique, et la gestion urbaine constitue une autre fonction maraboutique Mais ce nouveau défi nécessite des ajustements et des mutations desquels dépend l’efficacité de la gestion d’une société urbaine de plus en plus complexe. Les premiers acteurs de la production urbaine sont les khalifes. Et c’est à partir du second khalifat qu’une véritable conscience de ville et une prise en charge de sa construction se font jour.

Touba émerge ainsi dans un semis urbain marqué par l’hypertrophie de Dakar et la relative stagnation des villes secondaires, et dans laquelle le rôle de création urbaine par l’État est demeuré largement prépondérant. Il constitue désormais la première ville de l’intérieur et un point de rupture de charge et un passage vers le reste du pays avec notamment l’autoroute « ila Touba ». L’armature urbaine sénégalaise, essentiellement tournée vers la côte, s’enrichit ainsi au centre du pays d’une autre grande ville qui rééquilibre l’influence du Triangle Dakar-Thiès-Mbour en formation.

Mais cette ville n’est en réalité que la projection spatiale urbaine de la confrérie mouride, de son organisation sociale, de ses mutations et de sa vision du monde. Le pouvoir politique, le dynamisme économique et la capacité d’adaptation des Mourides ont profondément marqué la société sénégalaise contemporaine. La confrérie mouride née dans le dernier quart du 19ème siècle est d’inspiration soufi comme les autres confréries musulmanes du Sénégal qui ont joué un rôle de substitution et d’encadrement dans le contexte de déstructuration de la société wolof. Les Mourides représentent une hiérarchie sociale structurée par des croyances et des règles construites autant à l’époque de Cheikh Ahmadou Bamba qu’après sa disparition. La recomposition des pratiques socio-religieuses se fait au rythme de la reterritorialisation qui est une donnée permanente. La relation fondamentale qui lie le marabout mouride à son disciple (Jebëlou, jaayanté) a ainsi été largement décrite dans la littérature et ses implications sociales, économiques et politiques analysées sous l’angle de disciplines diverses et durant tout le siècle. L’intérêt porté à la confrérie par la recherche n’a fait que s’accentuer depuis 60 ans. Des thèmes divers continuent à être étudiés par des géographes, des historiens, des sociologues, des anthropologues, des politologues dans de nouveaux cadres où l’originalité de la confrérie se manifeste. Ainsi, après l’analyse de la dissémination des Mourides en milieu rural et des structures de fonctionnement et de production qu’ils y ont inventées1[vi], les mécanismes d’adaptation au milieu urbain sénégalais[vii], les relations entre l’État et la confrérie[viii], une autre génération de recherches qui concernent surtout les migrants internationaux mourides s’est développée depuis 1981 et autour des années 90[ix]. Beaucoup d’études ont ainsi été consacrées à la confrérie. Mais, peu d’entre elles se sont intéressées à sa capitale. Pourtant, pendant tout ce temps, le groupe confrérique s’était fortement mobilisé pour son projet urbain et s’est transformé en le réalisant. A partir des années 60 et surtout dans les années 80, Touba a cependant commencé à étonner et a attiré l’intérêt de certains milieux universitaires. Plusieurs travaux, dont celui commandité par l’État[x], et les nombreux mémoires universitaires[xi] ont postulé l’originalité de cette ville religieuse dans le réseau urbain et tenté d’appréhender sa génèse.

Le rêve urbain se traduit ainsi en ville-chantier vivace où l’effort immobilier constant change perpétuellement les paysages sur lesquels règne désormais en maître le parpaing. La durcification se généralise et la verticalisation amorcée devient une nouvelle référence. Mais l’effort immobilier est également un révélateur pertinent de la personnalité du nouveau Mouride, celui-là qui a comme point d’ancrage et lieu identitaire Touba tout en étant « internationalisé », tourné vers le monde. C’est par lui que le modèle toubien se reproduit dans un contexte national paradoxalement contraignant et avec des ressorts singuliers.

Le nouvel homme toubien identitairement translocalisé produit une nouvelle société urbaine porteuse d’un fort sentiment d’appartenance, de constructions mentales concernant le sol toubien, d’un mode de vie particulier, d’une autre vision du monde. Dans l’espace urbain du quartier et du sous-quartier, les relations avec les marabouts s’affranchissent de la soumission et deviennent de plus en plus des relations de voisinage simples, tandis que l’attachement à la ville globale est de plus en plus fort. Ainsi, l’espace urbain en se métamorphosant rétroagit sur l’organisation confrérique, ses valeurs, ses pratiques. Par ailleurs, l’analyse de la conquête du sol par les Toubiens a permis une lisibilité plus grande des sinuosités de la société urbaine, et offre une possibilité de relecture du devenir de la ville et de la confrérie face à la liberté produite par la spéculation et par la vie citadine.

[1][1]

[i]Haut de 87 mètres, le minaret de la mosquée de Touba est le sixième plus grand du monde.

[ii]Les mémoires de Ahmadou Bamba DIOP (ENEA, 1989) et de Modou Mbacké GUEYE (UCAD, 1987) ont tour à tour employé ce concept qui met l'accent sur la détermination religieuse.

[iii] Étude du B.C.E.O.M, Direction de l’Urbanisme et de l’Habitat (Sénégal), 1974.

[iv]En cela, elle rappelle le peuple d'Israel qui est de par la Bible un peuple mobile qui constitue une grande diaspora s'identifiant à Jérusalem.

[v]ARENDT (H.), 1983 - Condition de l'Homme moderne. Paris, Editions Calmann-Lévy, p.41

[vi] Pélissier, 1966, ; Copans, Rocheteau, Roch et Couty, 1972

[vii] Momar Coumba Diop, 1980

[viii] D. C. O'Brien, 1975 ; C. Coulon, 1981 ; L. Villàlon, 1995

[ix]Ces deux dates correspondent à deux phases importantes de l'émigration mouride vers l'étranger.

[x] BCEOM, 1974

[xi] M. M. Guèye, 1986 ; A. Bamba Diop, 1989 ; C. A. M. Babou, 1992 ; E. Ross, 1989, 1995, 1996, E. H. Ndiaye, 1992

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