Infertilité masculine : l'inquiétant déclin de la qualité du sperme au Sénégal
Les pesticides, le tabac, le stress, l'obésité et la sédentarité en cause
Il y a péril en la demeure à propos de la fertilité masculine au Sénégal. Le professeur Philippe Marc Moreira (spécialiste en gynécologie, obstétrique et assistance médicale à la procréation) alerte sur un déclin "significatif" de la concentration en spermatozoïdes du sperme et de sa qualité chez les hommes au Sénégal. - Il cite parmi les facteurs de risque l'obésité, le stress chronique, le tabagisme, l'alcool, les stupéfiants, les pesticides, la pollution atmosphérique et les perturbateurs endocriniens. Le toubib déplore la fréquence accrue d'anomalies décelées lors des spermogrammes.
Une étude transversale et rétrospective, effectuée dans le service d’urologie–andrologie du centre hospitalier et universitaire Aristide-Le-Dantec de Dakar, Sénégal, sur une période 4 ans (1 Janvier 2017 au 31 Décembre 2020) confirmait le décin de la qualité du sperme au Sénégal. L'étude parcourue par Pulse s'est intéressée aux hommes avec un anomalie du spermogramme, en âge de procréer, ayant consulté pour une infertilité du couple. Les données ont été obtenues sur la base des informations contenues dans les dossiers des malades, classés dans le service en fonction de leur ancienneté.
Ce que révèlent les résultats
Trois cent cinquante-sept (357) patients ont été inclus dans l'étude, soit une prévalence de 3,5 %. L’âge moyen des patients était de 38 ans (extrêmes : 22 et 70 ans). La tranche d’âge 30-39 ans était la plus représentée (52,4 %). L’infertilité était primaire dans 81 % des cas. Les patients monogames représentaient 87,7 % de l’échantillon. La durée moyenne de l’infertilité était de 6,1 ans. Une exposition thermique et chimique a été rapportée chez 24 et 12 patients, respectivement. Le tabagisme a été constaté dans 12 % des cas. La varicocèle était l’anomalie la plus fréquente (65,5 %) à l’examen clinique. L’analyse du sperme était anormale dans 73,1 % des cas, l’oligoasthénozoospermie étant l’anomalie la plus fréquente (31,93 %), suivie de l’azoospermie (21,6 %). Des causes et/ou des facteurs de risque d'infertilité masculine ont été trouvés chez 230 patients (70,3%), avec une prédominance de varicocèle suivie d'infections urogénitales.
Les fonctionnaires et les chauffeurs les plus touchés
Dans les cinq premières années, 60,8% des patients ont eu à consulter dans notre centre hospitalier (Tableau I). La majorité des patients étaient monogames, soit 87,7% des cas, contre 12,3% de polygames. Parmi ces derniers, 63,6% avaient consulté pour une infertilité secondaire. Selon l'étude, la profession était déterminée chez 47,1% des patients, avec une prédominance des fonctionnaires, suivis des chauffeurs. La raison ? A cause de leur sédentarité. S’agissant l’habitude de vie, la notion de tabagisme a été rapportée par 12% de patients et l’alcoolisme par 1,7% de patients. Dans la série, 65 patients soit 18,2% ont des antécédents urogénitaux dont nous avons noté une prédominance de l’antécédent d’urétrite chez 6,1% des patients (n = 22), suivie de l’antécédent de cure de varicocèle chez 5,3% des patients.
Le spermogramme était quantitativement perturbé dans 73,1% des cas
Sur le plan clinique, 234 patients (65,5%) avaient une varicocèle, qui était bilatérale dans 61,1% des cas. Pour les varicocèles unilatérales, l’atteinte du côté gauche était prédominante. Cette anomalie veineuse était plus fréquente chez les hommes qui avaient consulté pour infertilité primaire du couple (79,9%). L’examen physique avait aussi révélé d’autres anomalies présentées. Le spermogramme était quantitativement perturbé dans 73,1% des cas dont 21,57% de cas d’azoospermie. Qualitativement, l’asthénozoospermie était objectvée chez 61,3% des patients, la nécrozoospermie dans 63,8% des cas et la tératozoospermie chez 59,1% des patients.
Couple sans enfants : les femmes accusées à tort
Dans la société sénégalaise, la femme a longtemps été considérée comme la principale responsable de l'infertilité conjugale, en raison parfois de leur marginalisation. Mais en parcourant l'étude, la responsabilité des hommes est évoquée dans près de 50% des infertilités conjugales. Actuellement, l'implication de l'homme dans l'infertilité du couple est une notion bien admise. En effet, 20% des infertilités conjugales sont d'origine masculine stricte et 40% d'origine mixte. Ces simples données expliquent pourquoi l'évaluation de l'homme doit être, non seulement systématique mais aussi très soigneuse.
20% des infertilités conjugales sont d'origine masculine stricte et 40% d'origine mixte
A propos de l'infertilité masculine, en se basant sur le profil épidémiologique et étiologique à l'hôpital universitaire Aristide Le Dantec, 81% des patients (hommes) avaient consulté pour une infertilité primaire contre 19% pour une infertilité secondaire. Cette prédominance de l’infertilité primaire serait liée au fait que les hommes qui ont déjà un antécédent de paternité ne se sentent pas initialement responsable de l’infertilité, tandis que les mariés qui n’ont jamais eus d’enfant, sont plus soucieux de consulter. En effet, la première préoccupation après le mariage dans notre société, c’est l’arrivée d’un enfant.
L’option matrimoniale la plus rapportée dans l'étude est la monogamie, avec 87,7% de patients. Cette prédominance était aussi observée avec 83,1% monogames. Ceci pourrait être en rapport avec la prise de conscience des hommes, surtout en milieu urbain, où la question d’infertilité fait souvent l’objet de discussions médiatisées, avec de temps à autre, des avis spécialisés en ce domaine. Cependant, le pourcentage non négligeable de polygames, indique que certains hommes cherchent jusqu’à présent la solution à leur infertilité dans le mariage d’une nouvelle épouse.
Ceci se comprend dans la mesure où l’homme pense plutôt à prendre une nouvelle épouse « qui serait capable » de lui donner un enfant qu’à entreprendre des explorations médicales le concernant. Cette idée est d’ailleurs soutenue par la famille de l’homme qui lui suggère parfois d’épouser une autre femme si celle avec qui il est ne lui donne pas d’enfant.