« Oui, c’est bien la Guerre ! » Car aujourd’hui, au Sénégal, les chantiers de construction font autant de victimes que des champs de bataille. C’est un leurre qui tue en silence. Nos chantiers marchent désormais sur des cadavres, et notre jeunesse en est la principale victime.
Ce dimanche 5 avril 2026, au lendemain de la célébration de notre fête nationale, le drame a encore frappé : trois jeunes ont perdu la vie à Sacré-Cœur 1, suite au décrochage d’un échafaudage au 7ème étage. Si les règles élémentaires de sécurité et de cohabitation avaient été respectées, ces jeunes seraient sans doute encore parmi nous. Mais dans la course effrénée aux délais, le dimanche – pourtant jour de repos – est devenu un jour de deuil.
Le mépris de la loi et l’appât du gain
Au Sénégal, la loi est pourtant claire. Entreprendre un chantier impose un parcours rigoureux : choix d’un architecte, obtention d’une autorisation de construire, étude de sol, recours à un bureau d’études et à un bureau de contrôle, et enfin, le choix d’un constructeur qualifié.
Pourquoi ces étapes sont-elles systématiquement ignorées ? Parce que nous sommes sur un terrain conquis par l’appât du gain. Le Code de l’Urbanisme existe, les lois sont votées et promulguées, mais l’application fait cruellement défaut. Malgré les efforts de l’Inspection Générale des Bâtiments (IGB) et de la DSCOS, la situation s’aggrave.
Le rôle de l’architecte : de la compétence à la complaisance
Il faut avoir le courage de le dire : les architectes sont trop souvent mis en marge. Pire, certains se limitent à des « signatures de complaisance » pour simplement valider un dossier administratif. Pourtant, partout ailleurs, il est impensable de bâtir sans un cabinet d’architecture installé et responsable.
Sur un chantier réglementé, la présence d’un responsable sécurité (« Monsieur Sécurité ») à la charge du Maître d’Ouvrage est une exigence non négociable. L’assurance chantier doit être la règle absolue avant toute ouverture, particulièrement pour les immeubles au-delà du R+1.
L’urgence d’un sursaut national.
Il est temps d’arrêter ce massacre volontaire. J’appelle solennellement les autorités à convoquer les Assises de la Construction. Nous devons débattre, tirer les conséquences de ces drames et prendre des décisions fortes pour instaurer des mesures de contrôle impitoyables. La sécurité de nos concitoyens ne doit plus être sacrifiée sur l'autel de la rentabilité.
1. Sur les Assises de la Construction : Un contrat de vérité
"Ces Assises ne doivent pas être une simple rencontre de plus. Elles doivent être le lieu d'un contrat de vérité entre l'État, l'Ordre des Architectes, les bureaux de contrôle et les promoteurs. L'objectif est clair : restaurer la chaîne de responsabilité. Il s'agit de rendre obligatoire la présence d'un journal de chantier infalsifiable et de généraliser l'usage de la plateforme de télédéclaration pour un suivi en temps réel par l'IGB et la DSCOS. Aucun coup de pioche ne doit être donné sans une attestation de garantie décennale et une assurance de responsabilité civile professionnelle affichée sur le site."
2. Sur les Sanctions : Passer à la tolérance zéro
"Le laxisme actuel est une complicité de fait. Pour briser l'appât du gain, les sanctions doivent devenir dissuasives :
Mise sous scellés systématique et immédiate de tout chantier sans panneau de chantier conforme ou sans architecte désigné.
Retrait définitif de l'agrément pour tout bureau de contrôle ou architecte convaincu de signature de complaisance.
Responsabilité pénale directe du Maître d'Ouvrage en cas d'accident sur un chantier non déclaré ou non sécurisé.
L'impunité est le carburant de ce massacre ; seule la rigueur de la loi pourra l'éteindre."
Par Malick MBOW : Architecte, Conseiller Spécial du Conseil de l’Ordre des Architectes du Sénégal