En Afrique de l'Ouest, où huit coups d'État militaires ont bouleversé l'ordre constitutionnel entre 2020 et 2023, le Sénégal fait figure d'exception. Depuis l'indépendance, ses forces armées n'ont jamais renversé un gouvernement civil. Ce fait, banal en apparence, est en réalité le produit d'un pacte politique soigneusement entretenu : le concept d'armée-nation, hérité de Senghor et réactivé aujourd'hui par le président Bassirou Diomaye Faye. Cependant, en 2026, ce pacte est mis à l'épreuve de menaces nouvelles : terrorisme transfrontalier, recomposition de l'architecture régionale, montée des attentes de la jeunesse, etc. Que reste-t-il de cet idéal fondateur et à quelles conditions peut-il survivre ?
Il est des concepts qui traversent les générations sans s'user, parce qu'ils portent en eux une question que chaque époque reformule à sa façon : à quoi sert une armée, et pour qui ? En 2026, le concept d'armée-nation revient au centre du débat public sénégalais avec une intensité nouvelle. Non pas comme une formule rituelle récitée lors des défilés du 4 avril, mais comme un choix politique assumé, inscrit dans les documents de planification de l'État, débattu dans les cercles académiques et traduit dans des programmes adressés à la jeunesse.
Cette résurgence n'est pas anodine. Elle survient dans un contexte régional où l'institution militaire a, dans plusieurs pays voisins, cessé d'être le serviteur de la République pour en devenir le maître. Saisir ce que signifie réellement l'armée-nation (ce qu'il a voulu dire hier et ce qu'on lui demande d'accomplir aujourd'hui) exige qu'on sorte des discours officiels pour aller chercher, dans la théorie politique comme dans l'histoire du pays, les raisons de sa persistance et les fissures silencieuses qui en menacent la cohérence.
Armée-nation : une invention née des révolutions
Avant les grandes révolutions du XVIIIe siècle, les armées étaient des instruments dynastiques, composées de mercenaires ou de soldats de métier au service du prince. Les révolutions américaine et française opèrent une rupture décisive : la défense de la patrie devient l'affaire de tous les citoyens. La nation en armes, selon la formule du conventionnel Lazare Carnot, est l'aboutissement logique de la souveraineté populaire. La guerre n'est plus le privilège des seigneurs. Elle est le devoir du citoyen.
Ce modèle connut son apogée avec la conscription universelle aux XIXe et XXe siècles. Le service militaire obligatoire devint un instrument d'intégration nationale dans de nombreux pays : on y apprenait une langue commune et on y forgeait des solidarités entre des populations que tout séparait.
La tension théorique : entre professionnalisme et société
La question du rapport entre les forces armées et la société politique n'est pas née en Afrique. Elle est aussi ancienne que la philosophie politique. Platon, dans La République, s'interrogeait déjà sur le paradoxe des gardiens : comment s'assurer que ceux à qui l'on confie la protection de la cité ne se retournent pas contre elle ? La formule latine Quis custodiet ipsos custodes ? (Qui garde les gardiens ?) résume une tension que deux millénaires n'ont pas dissipée.
C'est dans le cadre de la Guerre froide que cette question a reçu sa formulation académique la plus influente. La solution au paradoxe des gardiens réside dans la professionnalisation militaire : une armée qui maîtrise son art, circonscrit son domaine et obéit au politique sans s'y mêler. Cette configuration se matérialise par le « contrôle civil objectif », qui met l'accent sur le «professionnalisme militaire autonome» et s'oppose à l'idée libérale d'une intégration du militaire dans la vie politique et institutionnelle (Huntington, 1957).
Le concept d'armée-nation, tel qu'il s'est forgé dans les États postcoloniaux africains, constitue une troisième voie, née d'une double nécessité : construire une identité nationale dans des sociétés plurielles et accomplir un développement économique avec des ressources humaines rares. L'armée n'est pas seulement une force coercitive. Elle est aussi une école, un chantier et un symbole.
Le déclin contemporain du modèle et son retour inattendu
La fin de la Guerre froide ébranla le modèle de la « nation en armes ». La suspension du service militaire obligatoire dans de nombreux pays, la professionnalisation des armées et la montée en puissance des opérations extérieures éloignèrent le soldat du citoyen ordinaire. Le métier des armes devint une profession parmi d'autres.
Cependant, en 2026, ce modèle connaît un retour inattendu. La guerre en Ukraine, déclenchée en février 2022, a remis à l'ordre du jour la mobilisation générale et le rapport entre les sociétés civiles et l'effort de défense. Plusieurs pays ont rétabli, ou envisagent de rétablir, des formes de service militaire. La question du lien entre l'armée et la nation traverse désormais tous les continents, y compris l'Afrique, où elle se pose avec une brutalité particulière.
Le Sénégal et son armée : une relation singulière
Le Sénégal occupe une place à part dans l'histoire politique africaine. Depuis l'indépendance, l'armée sénégalaise n'a jamais fomenté de coup d'État et jouit d'une bonne réputation. Ce fait, banal en apparence, est en réalité remarquable sur un continent où plus de deux cents tentatives de coups d'État ont été recensées entre 1950 et 2023.
Lors de la fête de l'indépendance du 4 avril 1961, l'armée sénégalaise figurait en toute première place dans les festivités et contribuait à incarner le visage du Sénégal nouveau. Le président Léopold Sédar Senghor lui-même considérait l'institution militaire comme un élément fondamental de l'État en construction (INA, 1963).
Cette mise en scène inaugurale n'était pas que symbolique. Après l'indépendance du Sénégal en 1960, Senghor, appuyé par son chef d'état-major des armées, le général Jean-Alfred Diallo, insistait sur le rôle économique et social que l'institution militaire devait jouer dans la construction nationale. Le rôle des forces militaires dans le développement prit un nouveau départ après la crise politique de 1962, à l'initiative de ce même général Diallo (Tiquet, 2016).
Senghor, dans son rapport d'orientation au congrès de son parti, l'Union progressiste sénégalaise, en février 1962 à Thiès, définissait le projet de «former le Sénégalais nouveau : un homme préparé à l'action, tourné vers l'action», une action qui devait être «solidaire, faite par et pour l'ensemble de la Nation, dans un projet national unanimement concerté et réalisé». (RASEF, 2023) L'armée était l'un des vecteurs de cette formation, au même titre que l'école.
Un creuset national
Le Sénégal est un pays traversé par des différences ethniques, confrériques et régionales. L'armée, par le brassage qu'elle opère, fonctionne comme un creuset : la caserne est l'un des rares espaces où un jeune Casamançais côtoie quotidiennement un homme du Fouta ou un Baol-Baol dans une relation d'égalité statutaire.
Née dans l'élan de la construction nationale post-indépendance, l'armée sénégalaise a toujours été plus qu'une force de défense : elle incarne un idéal républicain ancré dans les populations, engagé dans la sauvegarde de la paix comme dans l'amélioration des conditions de vie des citoyens.
L'histoire longue de ce rapport se décline en plusieurs séquences. Sous la présidence d'Abdou Diouf, les contraintes économiques liées aux Programmes d'ajustement structurel ont réduit les capacités d'action des forces armées alors que la crise casamançaise a recentré leur mission sur la sécurité intérieure. Sous Abdoulaye Wade, l'État a privilégié les partenariats public-privé pour ses projets structurants, l'armée n'intervenant qu'à travers des programmes ponctuels comme le Plan Reva ou Goana, ou lors de catastrophes naturelles.
Le tournant s'opère sous Macky Sall. Avec le Plan Sénégal émergent en toile de fond, l'armée se voit confier un rôle dans l'édification d'un Sénégal moderne, à travers le renforcement des capacités humaines et logistiques, une participation à la construction d'infrastructures et une contribution à la santé, à l'éducation et à l'agriculture (RTS, 2025).
Ce qui est remarquable dans ce parcours, c'est moins la continuité du concept que la plasticité de son contenu. D'une décennie à l'autre, l'armée-nation a désigné des réalités différentes : tantôt le chantier agricole, tantôt la sécurité régionale et tantôt la coopération civilo-militaire. Ce que le concept a conservé à travers ces mutations, c'est son rôle de lien : d’abord entre l'État et sa périphérie, ensuite entre les élites et les populations et enfin entre les institutions et la société.
La Casamance : l'épreuve de vérité
Le conflit en Casamance - qui oppose depuis 1982 le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) à l'État central, et demeure le plus long conflit armé d'Afrique de l'Ouest - constitue le test le plus sévère du modèle armée-nation sénégalais (ISS Africa, 2024).
En 2026, la situation est en voie d'apaisement, sans être pleinement résolue. En février 2025, à Bissau, une délégation du gouvernement sénégalais et une délégation du Comité provisoire des ailes politiques et combattantes unifiées du MFDC se sont retrouvées lors de négociations menées sous les auspices de la Guinée-Bissau et facilitées par le Centre pour le dialogue humanitaire (HD, 2025). Le Premier ministre, Ousmane Sonko, a déclaré avoir conclu un accord avec des éléments du MFDC pour mettre fin au conflit à l'issue de ces pourparlers. Malgré ces avancées, des incidents sporadiques persistent (APA, 2025).
Le cas casamançais met en lumière une vérité inconfortable : l'armée-nation, pour rester un idéal rassembleur, ne peut se limiter à la fierté des défilés. Elle exige une politique de développement équitable des territoires, une écoute des revendications périphériques (fondées sur la légalité et la légitimité) et une présence de l'État qui ne se résume pas à la présence du soldat.
2024-2026 : un nouveau visage de l'armée-nation
Avec l'élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024 et la nomination d'Ousmane Sonko comme Premier ministre, le concept d'armée-nation prend un accent nouveau. Le thème choisi pour la Journée des Forces armées 2024, «Vers la souveraineté technologique et industrielle des Forces armées», traduit l'ambition du gouvernement de doter les forces armées sénégalaises de moyens technologiques et industriels propres, ce qui réduit ainsi la dépendance aux équipements étrangers.
Dans son discours à l'occasion du 65e anniversaire de l'indépendance, le président Faye a déclaré que les forces de défense et de sécurité, sous le concept armée-nation, symbolisaient « la diversité et la cohésion de leurs composantes socio-culturelles » et offraient « un bel exemple de ce que doit être le vivre ensemble sénégalais ».
Lors du Conseil des ministres du 12 novembre 2025, le chef de l'État a demandé au ministre des Forces armées d'accélérer le déploiement d'un Plan stratégique de développement de l'industrie militaire et de l'innovation en matière de défense et de sécurité, autour de deux principes directeurs : la consolidation de la souveraineté nationale et la protection des intérêts nationaux.
Le programme «Waajal Xale Yi», lancé conjointement par le ministère des Forces armées et le ministère de l'Éducation nationale à l'automne 2025, donne corps à cette orientation. Le Premier ministre a souligné, dans sa Déclaration de politique générale, la volonté de «systématiser le concept armée-nation dans tous les domaines d'activités appropriés». Destiné aux élèves, le programme entend développer chez les jeunes un sens du devoir, du respect de la collectivité et de la conscience environnementale.
Cette orientation s'inscrit dans la Vision Sénégal 2050, que le président Faye a présentée comme « un pacte social national pour bâtir un Sénégal souverain, juste et prospère », visant à « dépasser les clivages et les défis et à réviser totalement les schémas classiques du passé ».
Le paradoxe régional : quand l'armée « dévore » la nation
Entre 2020 et 2023, des soldats ont renversé les gouvernements du Niger, du Burkina Faso (à deux reprises), du Soudan, du Tchad, de la Guinée et du Gabon. La vague est sans précédent depuis les indépendances alors qu’elle a fait renaître un débat que l'on croyait clos : la militarisation de la politique africaine est-elle structurelle ou conjoncturelle ?
Selon un sondage publié en 2024 par Afrobaromètre, la préférence pour la démocratie demeure minoritaire au Burkina Faso et au Mali, où respectivement 82 % et 66 % des personnes interrogées se déclarent favorables à une prise de pouvoir par l'armée si les dirigeants abusent de leurs positions à des fins personnelles (Afrique XXI, 2025).
Ce chiffre révèle une crise de légitimité qui précède la crise sécuritaire : les putschistes instrumentalisent les défaillances de gouvernance pour se légitimer, sans jamais assumer leur propre part de responsabilité dans ces déconvenues.
Ce que ces expériences mettent en lumière, c'est qu'un concept d'armée-nation peut se retourner contre lui-même. Lorsque l'armée se perçoit comme la seule institution légitime, le seul acteur capable de défendre l'intérêt général contre des politiciens corrompus, elle glisse insensiblement du rôle de serviteur à celui de souverain. Une armée qui se croit dépositaire de l'âme nationale peut facilement se persuader qu'elle a le droit, voire le devoir, d'agir à la place du peuple.
Pourquoi le Sénégal échappe, jusqu'ici, à cette logique
La crise politique de 2021-2024, puis la tenue effective du scrutin le 24 mars 2024 et la victoire de Bassirou Diomaye Faye, a constitué un moment de vérité. L'armée sénégalaise est restée dans ses casernes. Ce geste, discret mais décisif, a confirmé la robustesse du pacte républicain, dans un voisinage où d'autres auraient saisi l'occasion.
Trois facteurs l'expliquent. Le premier est institutionnel : la tradition républicaine sénégalaise, héritée de la longue expérience politique des quatre communes, a secrété une culture de la citoyenneté et du droit qui a pénétré l'institution militaire elle-même. Le second est sociologique : les forces armées sénégalaises recrutent dans toutes les régions du pays, sans distinction de croyances religieuses, politiques, philosophiques ou morales, et restent ainsi ancrées dans la société civile plutôt que coupées d'elle. Le troisième est stratégique : la participation aux opérations de maintien de la paix des Nations unies a projeté l'institution vers l'extérieur, lui donnant un horizon professionnel qui dépasse la politique nationale.
Ces facteurs ne sont pas des garanties éternelles. Ils constituent un capital de légitimité qui peut s'éroder. L'armée-nation ne se décrète pas une fois pour toutes. Elle se reconstruit à chaque génération. C'est précisément pourquoi les politiques actuelles (le Prix présidentiel pour l'innovation militaire, le programme Waajal Xale Yi et la loi de programmation militaire) ont une portée qui dépasse le seul domaine de la défense. Elles sont aussi une politique de lien social, une manière de rappeler à la jeunesse que l'armée n'est pas une institution lointaine, mais son institution.
Les tensions nouvelles que « l’armée-nation » doit affronter
L'environnement sécuritaire du Sénégal s'est transformé. La menace terroriste, longtemps cantonnée au Sahel central, approche désormais les frontières sénégalaises. Les attaques de groupes armés ont débordé du Mali et du Burkina Faso vers les pays côtiers. Le Bénin et le Togo ont été frappés. Face à cette menace asymétrique, l'armée sénégalaise est appelée à jouer un rôle qui dépasse la défense conventionnelle du territoire. La lutte contre le terrorisme suppose un maillage territorial fin, du renseignement humain et une coopération avec les populations locales - ce qui ramène, paradoxalement, à la logique fondatrice de l'armée-nation : pour vaincre une menace diffuse, le soldat a besoin de la confiance du citoyen.
Par ailleurs, la production de gaz et de pétrole au large des côtes sénégalaises confèrent à la sécurité maritime une importance inédite. La Marine nationale doit désormais protéger des infrastructures offshore stratégiques, ce qui pose la question des moyens dans un contexte budgétaire contraint.
À ces défis physiques s'ajoute la dimension numérique. En 2026, la cybersécurité redéfinit le champ de bataille : les attaques informatiques contre des infrastructures, la désinformation massive sur les réseaux sociaux et la manipulation de l'opinion publique constituent des menaces réelles pour lesquelles le concept classique d'armée-nation n'offre pas de réponse immédiate. Comment maintenir le lien armée-société dans un domaine où l'ennemi est invisible, les opérations secrètes et le contrôle démocratique difficile à exercer ?
Trois pistes pour refonder le pacte
1. Réinventer le service national : leçons d'une histoire longue et d'un retour mondial
Depuis l'indépendance, l'État sénégalais a tenté plusieurs formules de service civique pour mobiliser la jeunesse dans le développement économique et social : les camps de jeunesse en 1960, les chantiers-écoles en 1962, puis les premières générations de service civique national en 1965 et 1968, qui n'ont pas abouti (DIOUF, 2022).
Plusieurs voix au Sénégal plaident pour une relance du service national sous une forme adaptée aux réalités du siècle. L'idée n'est pas de revenir à la conscription de masse, mais de créer un cadre dans lequel chaque jeune Sénégalais vivrait une expérience commune mêlant formation civique, initiation à la défense et engagement communautaire.
Ce bilan sénégalais s'inscrit dans un mouvement mondial qui, en 2026, remet le service national au cœur des débats. En Europe, la Lituanie est le premier pays à rétablir le service militaire obligatoire dès 2015, après l'annexion de la Crimée. La Lettonie a suivi en 2024. Aujourd'hui, le service militaire est obligatoire dans dix États membres de l'Union européenne (Toute l’Europe, 2026). La Suède a réinstauré la conscription en 2017 pour les hommes et les femmes, pour une durée de neuf à quinze mois, avec une sélection fondée sur la motivation et la qualification. La Croatie a rétabli un service militaire obligatoire de deux mois depuis le 1er janvier 2025. Le Danemark a étendu la conscription aux femmes depuis le 1er juillet 2025 (CNEW, 2025).
Ces exemples ne constituent pas un modèle exportable tel quel vers l'Afrique de l'Ouest. Les contextes géopolitiques, démographiques et institutionnels diffèrent. Ils attestent, cependant, d'une vérité transversale que les security studies ont documentée : le service national, lorsqu'il est bien conçu, n'est pas seulement un instrument de défense. Il est un mécanisme de production du lien civique et, dans les sociétés plurielles, un creuset d'intégration nationale - à condition que l'institution militaire reste perméable aux valeurs civiques et non l'inverse.
Pour le Sénégal, la piste à explorer n'est pas celle d'une conscription de masse, intenable budgétairement et politiquement dans le contexte actuel, mais celle d'un service civique national réformé et adossé à des objectifs précis et évaluables. Ce service reposerait sur trois piliers articulés : une formation civique structurée autour de l'histoire nationale, des institutions républicaines et des droits et devoirs du citoyen ; une composante de défense et de sensibilisation aux questions de sécurité, assurée par les forces armées en collaboration avec le ministère de l'Éducation nationale, sur le modèle de ce que le programme « Waajal Xale Yi » amorce timidement ; et une phase d'engagement communautaire dans les régions les plus éloignées des centres urbains, là précisément où le sentiment d'appartenance à la nation sénégalaise est le plus fragile.
Un tel dispositif pose des exigences claires : des financements stables et pluriannuels inscrits dans la loi de programmation militaire, un cadre légal rénové, une évaluation rigoureuse de ses effets sur la cohésion sociale et une gouvernance partagée entre les ministères de la Défense, de l'Éducation et de la Jeunesse. Sans ces conditions, le service national rénové risque de rejoindre la longue liste des réformes sénégalaises annoncées avec éclat et épuisées dans l'application. «Les pays qui réussiront n'auront pas copié un modèle ; ils auront réglé le leur à l'horloge de leur démographie, de leur géopolitique et de leur contrat social» (Reynaud, 2025) C'est précisément la démarche que le Sénégal doit s'imposer.
2. Renforcer les capacités des parlementaires et des élus locaux
Le pacte armée-nation suppose une transparence « minimale » sur l'emploi des forces. Cette transparence ne peut exister que si ceux qui sont censés exercer la surveillance disposent des outils pour le faire. Or, au Sénégal comme dans beaucoup de pays africains, les parlementaires et les élus locaux manquent souvent de l'expertise technique nécessaire pour interroger utilement les choix stratégiques, évaluer les besoins en équipements ou mesurer l'impact des opérations militaires sur les populations civiles. Examiner un budget de défense sans formation aux questions de sécurité revient à lire une partition sans connaître la musique.
La réponse ne passe pas uniquement par des mécanismes formels de contrôle, mais par un investissement dans les compétences humaines. L’intensification des programmes de formation aux questions de défense et de sécurité, dispensés aux membres des commissions parlementaires compétentes, aux maires des zones frontalières ou à fort déploiement militaire, et aux représentants des collectivités territoriales, permettraient de faire émerger une culture civile de la sécurité. Un élu local qui comprend les enjeux de la présence militaire dans sa commune est mieux armé pour en être le relais, le médiateur et, si nécessaire, le critique constructif.
Cette montée en compétences renforce le lien armée-nation par le bas : lorsque les représentants du peuple s'approprient les questions de défense, ils cessent d'en être les spectateurs passifs pour en devenir les co-auteurs. Une armée qui se sait observée par des interlocuteurs informés est une armée qui a toutes les raisons de maintenir ses standards républicains.
3. Assumer la dimension régionale : entre architecture de sécurité en crise et nouvelles responsabilités du Sénégal
Le concept d'armée-nation a été pensé dans un cadre stato-national, mais les menaces auxquelles le Sénégal fait face en 2026 sont par nature transfrontalières. Cette réalité exige une reformulation théorique et pratique de ce que signifie défendre la nation. Les security studies contemporaines ont établi que la sécurité des États ne peut plus être analysée en vase clos. Elle s'inscrit dans des dynamiques d'interdépendance qui rendent les frontières nationales insuffisantes comme cadre d'analyse et d'action (RASS-PGPA, 2024). Le Sénégal, État côtier, sahélien par sa géographie orientale, riverain de la Gambie et voisin de la Guinée-Bissau et de la Mauritanie, est l'illustration parfaite de cette interdépendance.
Le défi immédiat est celui d'une architecture régionale en recomposition. La CEDEAO connaît une grave crise résultant des différents coups d'État en Afrique de l'Ouest. Une nouvelle architecture de sécurité se met en place autour de l'Alliance des États du Sahel, regroupant les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, qui renforce des dirigeants souhaitant se maintenir au pouvoir.
Dans ce paysage fracturé, le Sénégal occupe une position singulière. Lors du sommet de la CEDEAO du 15 décembre 2024, il a été décidé d'étendre les efforts diplomatiques et d'offrir six mois supplémentaires de dialogue pour encourager les pays de l'AES à rester au sein de l'organisation, la médiation des présidents du Sénégal et du Togo étant expressément mentionnée pour dissuader ces pays de leur position. Ce rôle de médiateur que le Sénégal assume n'est pas fortuit : il découle directement du capital de légitimité que lui confèrent sa stabilité institutionnelle et la posture républicaine de ses forces armées. L'armée sénégalaise est ici un argument diplomatique autant qu'un outil militaire. Sa réputation de non-ingérence dans les affaires politiques lui permet de parler à des juntes sans en cautionner les principes.
La dimension régionale ne se réduit pas à la crise institutionnelle de la CEDEAO. Elle comprend aussi une géographie des menaces qui impose de nouveaux impératifs opérationnels. La progression du terrorisme du Sahel central vers les pays côtiers - illustrée par les incidents dans le nord du Bénin et du Togo - oblige le Sénégal à penser la défense de la nation au-delà de ses frontières : la Casamance elle-même reste partiellement alimentée par les flux d'armes et de combattants qui circulent dans cette sous-région poreuse.
La réponse sénégalaise à cette menace transnationale s'est organisée autour de deux axes complémentaires. Le premier est maritime. En novembre 2025, Dakar a accueilli le 9e Symposium des chefs d'états-majors de marine et commandants de garde-côtes du Golfe de Guinée, placé sous le thème de la coopération entre le golfe de Guinée et les nations de l'espace atlantique. Cela a permis de réitérer la volonté de la Marine nationale sénégalaise de jouer pleinement son rôle pour la prise en charge de ces menaces dans une approche coopérative qui regroupe les États de notre région, de l'espace atlantique et d'au-delà. L'exercice Grand African NEMo 2025, co-organisé par l'Architecture de Yaoundé, a rassemblé dix-huit nations riveraines du golfe de Guinée et neuf nations partenaires dans une vaste zone maritime allant du Sénégal à l'Angola, cumulant près de soixante-dix scénarios et impliquant cinquante-cinq unités à la mer et douze aéronefs (Maritime Africa, 2025).
Le second axe est sous-régional et bilatéral. La marine nationale sénégalaise a organisé une conférence des chefs d'états-majors de marine et de garde-côtes des pays de la zone G regroupant le Sénégal, le Cap-Vert, la Gambie et la Guinée-Bissau, visant à consolider la coopération opérationnelle, à renforcer le cadre sous-régional de partage d'informations opérationnelles et à organiser des patrouilles maritimes conjointes (Impact.sn, 2024).
Ces initiatives traduisent une prise de conscience opérationnelle réelle, mais elles buttent sur deux obstacles que la gouvernance sécuritaire africaine a bien documentés. Le premier est financier : la Force en attente de la CEDEAO peine à être opérationnalisée faute de financements stables alors que la coopération régionale contre les menaces transnationales (trafics criminels, terrorisme et sécurité maritime) reste insuffisamment dotée par rapport aux ambitions affichées dans les documents stratégiques (Crisis Group, 2016). Le second est institutionnel : la fragmentation du bloc régional entre la CEDEAO réduite et l'AES crée des angles morts sécuritaires dans lesquels les groupes armés non étatiques s'installent avec une aisance préoccupante.
Pour le Sénégal, assumer la dimension régionale de sa sécurité exige donc bien davantage que de participer à des exercices navals ou d'envoyer des troupes dans des missions onusiennes. Cela suppose une doctrine cohérente qui articule le niveau national et le niveau régional, une diplomatie de défense active qui ne se limite pas à la médiation politique et un investissement résolu dans les mécanismes d'alerte précoce et de partage du renseignement avec les pays voisins qui partagent les mêmes vulnérabilités. Le concept d'armée-nation, pour rester pertinent dans ce contexte, doit s'ouvrir à une dimension que l'on pourrait qualifier d'armée-région — sans pour autant perdre l'ancrage civique et républicain qui fait sa singularité.
Enfin : un plébiscite à renouveler
L'armée-nation est un révélateur de l'état de l'État. Là où l'État est faible, fragmenté et illégitime, l'armée tend à combler le vide - parfois pour le pire. Là où l'État est enraciné, où ses institutions jouissent d'une légitimité minimale et où les forces armées sont intégrées dans un projet national partagé, l'armée peut être ce qu'elle est censée être : un outil au service de la collectivité.
La formule que Senghor avait prononcée lors de son premier discours de chef d'État, le 6 septembre 1960, mérite d'être rappelée : « Au premier signe de l'agression, tout le pays sera debout et sous les armes. On peut, peut-être, supprimer le Sénégal de la carte politique de l'Afrique ; on ne supprimera pas l'honneur de notre nom ». Cette rhétorique de la « nation en armes » n'est pas du nationalisme guerrier. Elle exprime quelque chose de plus subtil : l'idée que la défense est une affaire collective, que l'armée n'est pas un corps séparé, mais l'expression la plus résolue de la volonté nationale.
En 2026, cette idée est mise à l'épreuve. Le Sénégal fait le pari que l'armée peut rester, à la fois, républicaine et populaire, professionnelle et enracinée, opérationnelle et citoyenne. Ce pari n'est pas gagné d'avance. Il suppose un État capable de tenir ses engagements envers ses soldats, une classe politique qui ne cherche pas à instrumentaliser les forces armées à des fins partisanes et une société civile qui reste vigilante sur les conditions de ce pacte.
La nation, disait Ernest Renan, est un plébiscite de tous les jours. L'armée-nation, au Sénégal comme ailleurs, est un plébiscite du même ordre : un choix renouvelé, jamais garanti, toujours à reconquérir.
Amadou Moctar Ann, Enseignant-chercheur en Sciences Politiques,
Chercheur à l'Ecole doctorale Sciences Juridiques, Politiques, Economiques et de Gestion de l’UCAD et ancien Analyste risque-pays chez Anticip/Risk&Co