Keur Massar : American Daara Academy accusé de maltraitance sur des mineurs américains
100 identifiés comme citoyens américains mineurs
L’American Daara Academy, ouverte en 2019, à Keur Massar, proposait aux ressortissants américains des programmes pour façonner leurs enfants en universitaires et intellectuels musulmans forts. Un programme alléchant qui a séduit et attiré, au fil des ans, plus de 300 pensionnaires, dont plus de 100 sont identifiés comme citoyens américains mineurs. Le succès est tel que le chiffre d’affaires mensuel atteint rapidement trois cent millions FCFA. Face à l’affluence, les responsables décident même d’ouvrir une annexe à Toubab Dialao où est logé le surplus d’élèves, dont plus de 50 sont citoyens américains âgés entre 10 et 15 ans. Une "success story" à l’américaine qui prend pourtant brutalement fin lorsqu’un des mineurs américains fugue et expose l’envers du décor à la section chargée de l’assistance des Américains au Sénégal.
L’ambassade américaine a dénoncé l'Academy
Ce qui va devenir l’affaire American Daara Academy éclate lorsque Patrick GREY, directeur de la sécurité de l’ambassade des États-Unis à Dakar, adresse une lettre-plainte au procureur de la République de Pikine Guédiawaye. Dans sa lettre de dénonciation datée du 12 janvier, la section chargée de l’assistance des citoyens américains au Sénégal alerte sur «des allégations d’atteintes à l’intégrité physique, de violences sévères et de traitements dégradants» infligés à des mineurs américains pensionnaires de l’établissement. Dès le 5 août 2025, les services consulaires avaient été contactés par un élève ayant réussi à s’enfuir du site de Toubab Dialao. Il témoignait «des allégations d'atteintes à son intégrité physique, de violences sévères de la part des responsables». Un second signalement, intervenu le 12 décembre 2025, faisait aussi état de nouvelles violences sur plusieurs enfants. Face à l’accumulation des témoignages, l’ambassade a décidé de saisir officiellement la justice sénégalaise.
L’enquête menée par la Brigade de recherches de Keur Massar saisie d’un soit transmis, a mis au jour un système organisé autour des deux sites distincts. À Keur Massar, l’établissement principal bénéficiait d’une attestation d’ouverture délivrée le 23 avril 2023 au nom de M. L. Bâ, informaticien. Pourtant, les enquêteurs ont rapidement établi que ce dernier n’est qu’un prête-nom, masquant l’identité du véritable fondateur, M. S. Diallo, un binational américano-guinéen. À Toubab Dialao, l’annexe ouverte en septembre 2025 fonctionnait en toute illégalité, sans la moindre autorisation du ministère de l’Éducation nationale. Les conditions décrites par les enquêteurs sont alarmantes : bâtiments inachevés, absence de mur de clôture, salles de classe détériorées, toilettes «en zinc impraticables à ciel ouvert».
La magic room, la prison interne pour élèves récalcitrants
Lors de la visite des enquêteurs le 15 janvier 2026, le silence obstiné de la majorité des pensionnaires a inquiété. Les élèves ont préféré, selon l’enquête, garder le silence. Seuls quatre pensionnaires, âgés entre 13 et 16 ans, ont accepté de briser l’omerta. Leurs dépositions concordantes décrivent un système punitif brutal et humiliant. Ils ont ainsi dénoncé l’existence d’une prison interne appelée "Magic Room" où étaient enfermés les élèves ayant commis des fautes jugées sévères, comme celui d’avoir parlé à une fille. L’académie était aussi dotée d’une équipe de bastonnade composée de l’ensemble des superviseurs chargés d’infliger des sévices corporels.
Pour étayer l’enquête, les gendarmes ont requis l’expertise de deux entités spécialisées. Seulement, le médecin du centre de santé de Keur Massar, après avoir examiné une vingtaine d’élèves du site de Toubab Dialao, a évoqué des «égratignures superficielles survenues lors d’accidents domestiques». Un rapport qui contraste avec la gravité des accusations. Plus accablant est le rapport de l’Action éducative en milieu ouvert (Aemo). Les inspecteurs dénoncent «une violence institutionnelle clairement notée» et relèvent l’absence totale de mécanismes de protection des enfants. Le rapport du service de protection judiciaire de la jeunesse critique aussi le modèle pédagogique hybride de l’établissement, et note l’incapacité des responsables à produire les documents administratifs et pédagogiques requis.
Les suspects déférés ce mardi
Placés en position de garde à vue le 19 janvier, M. S. Diallo, le fondateur, M. L. Bâ, le prête-nom, A. O. Diallo et T. O. Diallo, les superviseurs, ont adopté des stratégies de défense divergentes lors de leurs auditions. Le fondateur a reconnu l’illégalité de l’annexe de Toubab Dialao, mais a catégoriquement nié les faits de maltraitance, les qualifiant d’«accusations infondées». Il a imploré «la clémence de la justice». Le prête-nom, quant à lui, a tenté de se dédouaner en affirmant avoir démissionné de toutes ses fonctions en septembre 2025. Quant aux deux superviseurs, ils ont reconnu «sermonner» les enfants pour des manquements disciplinaires, mais ont juré n’avoir jamais eu recours à la violence physique. Inculpés pour défaut d’attestation d’ouverture d’établissement privé, violences et sévices corporels, coups et blessures volontaires sur des citoyens américains mineurs et mise en danger de vie d’autrui, les quatre mis en cause ont été déférés ce mardi 21 janvier au parquet de Pikine Guédiawaye.
Source L'OBS