Mauvais œil (2.0) et réseaux sociaux : enquête sur la paranoïa numérique des influenceurs
Leurs visages étaient devenus familiers, leurs vies commentées, leurs publications attendues. Puis un jour, les mêmes comptes ont changé de ton. Plus de vidéos, plus de plaisanteries. Plus de nouvelles publications. À la place, des prières, des condoléances, des «repose en paix». Les comptes de Mansour Diouf, Kalidou Diallo dit l’homme de Ziguinchor, Ndickou Doumbouya, la danseuse Kinoush ou encore Eva Séduction sont devenus, après leur disparition, des espaces de recueillement. Et dans les commentaires, au milieu de la douleur, une phrase revient : «Il ne faut pas tout montrer. Le mauvais œil existe.»
La formule n’est pas nouvelle, la peur, non plus. Mais quelque chose a changé : aujourd’hui, le regard des autres n’est plus celui du voisin, du parent ou de la connaissance croisée dans la rue. Il peut être celui de milliers d’inconnus, parfois de millions de personnes. Une maison nouvellement construite, une voiture, un voyage, un mariage, une grossesse, un enfant, une réussite professionnelle… Tout peut être photographié, filmé, publié en quelques secondes. Le bonheur lui-même est devenu un contenu. Et avec lui, une vieille question ressurgit : faut-il tout montrer lorsqu’on croit au mauvais œil ?
Jaw Ketchup : 'Le mauvais œil est une réalité"
Jaw Ketchup ne cherche pas à contourner la question. «Que serais-je si je ne croyais pas au mauvais œil ? C’est quelque chose qui existe vraiment», affirme le créateur de contenus. Des milliers de personnes regardent ses vidéos. Derrière les écrans, il sait pourtant qu’il ne connaît pas tous ceux qui suivent son quotidien. Certains apprécient. D’autres critiquent. D’autres encore peuvent envier. «Le mauvais œil est une réalité, surtout dans le métier que nous faisons. On ne peut jamais savoir autour de nous qui a une langue malveillante ou un regard chargé de mauvaises intentions.» Il ajoute : «Parfois, je me réveille et je suis anxieux. Je n’ai pas envie de travailler, je n’ai pas la tête au travail.»
Dans ces moments-là, il coupe, il se retire et il prie. «Je fais une pause pour me ressourcer. Je prie et je reprends ensuite.» Ses précautions sont avant tout religieuses : ablutions, prières, wirds et demandes de prières. Mais il refuse que la peur lui dicte son métier. Lorsqu’il publie, il ne passe pas son temps à se demander qui le regarde. «En publiant mes vidéos, je ne prends pas en compte le mauvais œil. Je me comporte comme une personne qui fait son travail.» Une façon, peut-être, de vivre avec la croyance sans lui abandonner le contrôle de sa vie.
Fah Aidara : "Rien ne me réussissait après avoir obtenu 5 millions d'abonnés"
Fah Aidara, elle aussi, dit croire au mauvais œil. Et son rapport à cette croyance s’est particulièrement renforcé après la Coupe du monde 2022 au Qatar. À cette époque, l’influenceuse compte déjà près de cinq millions d’abonnés. Ses vidéos peuvent engranger des millions de vues. Puis, raconte-t-elle, les ennuis s’enchaînent. «Rien ne me réussissait. Je n’arrivais même pas à ouvrir la porte de ma maison. Ma voiture tombait constamment en panne, sans raison. Même pour allumer le gaz, j’avais des problèmes. Ma mère, elle, y arrivait sans problème.» Et puis il y a les chiffres. Ceux que les créateurs de contenus surveillent presque machinalement. Ses vidéos font moins de vues. «Il m’arrivait de poster une vidéo et ça faisait moins d’un million de vues.»
Pour sa mère, l’explication ne fait pas de doute : le mauvais œil. Fah Aidara, elle, reste partagée. «Au fond de moi, j’avais envie de le croire. Une partie de moi me disait que c’était peut-être ça. Mais je mettais tout entre les mains du Tout-Puissant.» Son père lui recommande alors de renforcer sa pratique religieuse, notamment à travers la récitation du verset du trône (Ayatoul Koursiyou). Depuis, elle dit y trouver une forme de protection et d’apaisement. Mais son expérience lui a aussi appris autre chose : tout ce qui peut être montré n’a pas forcément besoin de l’être. Avant certaines publications, elle consulte son équipe et sa famille. «Je pense que c’est ce qui me protège. Il vaut mieux réfléchir avant de poster quelque chose.»
Maimouna Aidara : "Au retour de la CAN, j’ai été gravement malade"
Maïmouna Aidara a choisi une autre forme de prudence. L’actrice estime que le mauvais œil peut passer par le regard, mais aussi par la parole, parfois même sans intention consciente de nuire. Elle dit en avoir fait l’expérience après son retour de la Coupe d’Afrique des nations. «J’ai été gravement malade. De façon subite. Je suis allée travailler le matin et, le soir, en rentrant, j’ai senti un mal-être indescriptible. Tout mon corps me faisait mal et je pensais que c’en était fini pour moi.» Son état ne s’améliore pas pendant plusieurs jours. Elle finit par quitter son domicile pour aller vivre chez sa mère.
L’épisode laisse une trace. Depuis, elle s’autorise parfois à disparaître des réseaux sociaux. Moins de publications, moins d’exposition, un peu de retrait. Elle recourt également aux invocations, aux wirds et aux prières. Mais lorsqu’elle revient en ligne, la peur ne semble pas avoir gagné. «Non, je ne me prends pas la tête. Je poste et je mets tout.» Le paradoxe demeure : se protéger sans se cacher, croire sans avoir peur, montrer sans tout dévoiler.