Sénégal : la filière pêche au bord du naufrage
La pêche sénégalaise traverse une zone de fortes turbulences. Selon la Direction de la prévision et des études économiques (Dpee), l’activité du secteur s’est contractée de 5,5 % au deuxième trimestre 2026, sous l’effet d’une chute de 32,9 % des débarquements industriels, malgré une progression de 5,4 % de la pêche artisanale. Derrière ces chiffres, le poisson se fait rare dans les cales. Le recul des débarquements industriels n’est pas, aux yeux de Matar Thiam, une simple mauvaise passe conjoncturelle. Il traduit une dégradation plus profonde de la ressource halieutique, à laquelle s’ajoutent des contraintes économiques et réglementaires. «La ressource ne suffit plus», alerte-t-il, dans des propos repris par L'OBS.
Il estime que la pêche industrielle est désormais le maillon le plus fragilisé de la filière. La situation est d’autant plus préoccupante que les navires doivent composer avec des charges d’exploitation élevées, notamment le carburant, dans un contexte international défavorable. Contrairement à la pêche artisanale, qui bénéficie d’un carburant subventionné, selon le responsable patronal, les armateurs industriels supportent des coûts qui pèsent directement sur leur rentabilité. Certains finissent par renoncer à prendre la mer. «Si ce n’est pas rentable, ce n’est pas la peine d’y aller», souligne Dr Matar Thiam. A cette équation économique s’ajoute la difficulté d’accéder à des ressources suffisantes dans les eaux sénégalaises.
«Des entreprises sont contraintes de rechercher des licences dans des pays voisins, ce qui alourdit encore leurs dépenses», signale-t-il. Le repos biologique et les variations saisonnières peuvent également influencer les captures, mais le responsable patronal considère que ces facteurs ne suffisent pas à expliquer la profondeur du décrochage industriel.Oumar Dramé partage le constat d’une raréfaction préoccupante, tout en insistant sur les pratiques qui accélèrent l’épuisement des stocks. La capture des juvéniles, notamment les petits pélagiques, compromet le renouvellement des espèces. «Quand vous capturez un poisson qui vient de naître, vous réduisez sa possibilité de grandir et même de se reproduire», explique-t-il.
A ses yeux, la surpêche constitue un autre facteur majeur. L’effort de capture dépasse les capacités de renouvellement de certaines ressources, tandis que les poissons se déplacent d’une zone maritime à une autre. Il cite l’exemple de la sardinelle, ou «yaboy», dont la présence serait devenue moins importante dans les eaux sénégalaises, alors que le Maroc en disposerait davantage qu’auparavant. Il évoque également les effets possibles du changement climatique, de la pollution marine et des engins de pêche abandonnés en mer. Ces filets, notamment ceux en mono-filament, continuent parfois de capturer des poissons après leur perte.
Cette «pêche fantôme» constitue, selon lui, une menace supplémentaire pour la faune marine et la régénération des stocks. Le carton jaune européen, une menace sur toute la chaîneAu-delà de la disponibilité du poisson, c’est l’avenir des débouchés commerciaux qui inquiète les deux interlocuteurs. En 2024, l’Union européenne a adressé un carton jaune au Sénégal pour des insuffisances présumées dans la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). Le maintien de cette situation expose le pays à une éventuelle aggravation des sanctions, susceptible de compromettre l’accès de ses produits au marché européen.
Pour Matar Thiam, le danger est considérable. Il estime à environ «100 milliards FCfa par an les flux économiques liés aux activités d’exportation concernées», en soulignant le rôle des industriels dans l’achat et la valorisation des captures de la pêche artisanale. Son inquiétude porte précisément sur les conséquences d’une éventuelle sanction commerciale pour des acteurs qui ne sont pas nécessairement responsables des manquements relevés. «Les sanctions seront d’abord sociales», prévient-il.
Les espèces à forte valeur ajoutée, comme la dorade et la sole, contribuent à l’équilibre financier de nombreux pêcheurs. «Si les exportations vers l’Europe devenaient impossibles et qu’aucun marché de substitution n’était trouvé, les acheteurs pourraient se raréfier. Les sorties en mer perdraient alors leur rentabilité, poussant certaines unités à l’arrêt», explique Dr Thiam. Les répercussions dépasseraient les seuls pêcheurs. Mareyeurs, employés des entreprises industrielles, manutentionnaires, travailleurs des ports, acteurs du froid et autres prestataires pourraient subir les effets d’un ralentissement brutal. Les recettes publiques seraient également affectées. «Imaginez-vous qu’il n’y ait plus d’exportation», insiste Matar Thiam, en évoquant les conséquences pour les centres de pêche de Yarakh, Joal, Fadiouth, Mbour et Saint-Louis.
«Dans ces zones, la pêche représente bien davantage qu’une activité économique : elle structure les revenus des ménages et fait vivre de nombreux métiers connexes». Oumar Dramé partage cette crainte et relie directement la pêche INN aux difficultés de traçabilité qui fragilisent le secteur. «Les captures non déclarées ou réalisées en dehors des règles compliquent l’établissement de statistiques fiables et le contrôle de l’origine des produits. Or, l’accès aux marchés internationaux est soumis à des exigences de conformité et de qualité», explique Oumar Dramé. Pour le responsable syndical, une aggravation des sanctions européennes constituerait un risque économique majeur.
Il rappelle toutefois que les conséquences des anciens accords de pêche avec l’Union européenne doivent être distinguées de celles d’un éventuel retrait de l’accès commercial au marché européen. Selon lui, les accords de pêche, que les autorités sénégalaises ont décidé d’arrêter, comportaient notamment des contreparties financières et des soutiens à la gestion durable, aux infrastructures et à certaines unités de pêche. L’évaluation du manque à gagner lié à leur non-renouvellement relève d’un autre dossier.