Tu connais le fast food, mais est-ce que tu connais le slow food ?
Il existe des révolutions qui commencent par une pancarte. Celle du slow food a commencé par une assiette. En mars 1986, l'annonce de l'ouverture d'un restaurant McDonald's près de la place d'Espagne, à Rome, provoque une contestation locale. La plupart des opposants brandissent des banderoles. Un journaliste originaire de Bra, petite ville du Piémont, choisit une autre méthode : il distribue, avec ses amis, des bols de penne aux passants. Le slogan qui les accompagne tient en une phrase : nous ne voulons pas de fast food, nous voulons du slow food.
Cet homme s'appelle Carlo Petrini. Trois ans plus tard, en 1989, il fonde à Paris, avec des représentants venus de quinze pays, le mouvement international Slow Food. Le texte fondateur qu'ils signent alors dénonce ce qu'ils nomment la « fast life », cette vitesse qui s'immisce jusque dans l'intimité des foyers et qui impose de manger vite, sans plaisir ni discernement.
Trois mots pour résumer un projet
Le mouvement tient sa philosophie en trois adjectifs, devenus une forme de devise : la nourriture doit être bonne, c'est-à-dire savoureuse ; propre, c'est-à-dire produite sans nuire à la santé, au bien-être animal ni à l'environnement ; juste, c'est-à-dire accessible et fabriquée dans des conditions équitables pour celles et ceux qui la produisent. Cette triple exigence dépasse largement la seule cuisine : elle touche à l'agriculture, à l'économie locale et à la transmission des savoir-faire.
Le choix de l'escargot comme emblème du mouvement n'a rien d'anodin. L'animal illustre à la fois la lenteur revendiquée et une spécialité culinaire du Piémont, région dont est originaire Carlo Petrini. Ce dernier avait commencé sa carrière en signant des chroniques gastronomiques pour des journaux liés au parti communiste italien, avant de faire du plaisir de manger un sujet politique à part entière.
Un mouvement devenu mondial
Ce qui n'était, au départ, qu'une réaction locale s'est transformée en réseau planétaire. Le mouvement revendique aujourd'hui une présence dans plus de 160 pays, organisée autour de plus de 1 500 groupes locaux appelés convivium. Un autre chiffre donne la mesure de cette expansion : plus de 150 000 adhérents recensés à travers le monde, dont plus de 170 antennes locales aux seuls États-Unis.
En 2004, Carlo Petrini fonde à Pollenzo, toujours au Piémont, une université consacrée aux sciences gastronomiques, où s'enseignent aussi bien les méthodes de production artisanales que les processus industriels. Le mouvement organise également, depuis les années 2000, le Salone del Gusto à Turin, foire biennale internationale destinée aux petits producteurs alimentaires.
Une figure fondatrice disparue en 2026
Carlo Petrini est mort le 21 mai 2026 à Bra, sa ville natale, à l'âge de 76 ans. Dans un communiqué, l'organisation qu'il a fondée le décrit comme un dirigeant visionnaire, attaché de façon soutenue au bien commun, aux relations humaines et au monde naturel. Le président italien Sergio Mattarella a lui aussi salué sa mémoire, soulignant que ses analyses et son engagement constant en faveur de la durabilité ont fait naître une conscience nouvelle autour de la culture alimentaire.
Petrini avait cédé la présidence du mouvement en 2022, après trente-trois années à sa tête, à Edward Mukiibi, agronome originaire d'Ouganda. Cette transmission symbolise l'ancrage désormais mondial d'un projet né dans une seule ville du nord de l'Italie.
Des critiques qui persistent
Le mouvement n'échappe pas pour autant aux réserves. Certains observateurs lui reprochent un caractère élitiste, voire une forme de futilité, l'accès à une nourriture de qualité restant coûteux pour une large partie de la population. Petrini lui-même reconnaissait ce coût, tout en soutenant qu'une alimentation de qualité relève de la nécessité plutôt que du luxe et que les priorités collectives doivent en tenir compte. Cette tension entre exigence de qualité et accessibilité pour tous demeure, aujourd'hui encore, l'un des débats internes les plus vifs du mouvement.
Quarante ans après un bol de pâtes distribué dans une rue romaine, l'idée que manger puisse constituer un acte réfléchi plutôt qu'un simple réflexe continue de faire son chemin, bien au-delà de l'Italie qui l'a vue naître.