Aïcha Sagne, ex-présidente du Conseil de surveillance de l’Asepex, a poussé un énorme coup de gueule après son limogeage. Elle raconte avoir quitté un poste stratégique en Cdi pour répondre à l’appel de l’État. «J’ai démissionné parce que mon pays avait besoin de moi», confie-t-elle. Elle estime que cette trajectoire est loin d’être isolée parmi les anciens directeurs généraux, présidents de conseil d’administration ou de surveillance écartés ces derniers mois. Elle évoque notamment le cas d’un ami, ancien directeur général, revenu de la diaspora pour servir l’État.
Unique soutien financier de sa famille, avec des enfants scolarisés dans des établissements coûteux. Celui-ci aurait eu peu de marge de manœuvre après son limogeage. Pour Aïcha Sagne, le temps passé à la tête d’une structure publique ne suffit pas toujours à reconstituer la sécurité professionnelle abandonnée au moment de la nomination. Elle met en avant une épargne quasi inexistante happée par des crédits bancaires, des charges familiales alourdies, des déménagements vers la capitale et leurs frais annexes, sans oublier une ponction régulière au profit de leur parti -jusqu’à 10 % du salaire au niveau national-à laquelle s’ajoutent les cotisations locales et les sollicitations militantes. Derrière le salaire perdu, insiste cette militante du Pastef, il reste surtout les engagements pris lorsque les revenus étaient réguliers.
Au-delà du préjudice pécuniaire, la cessation brutale d’une haute fonction secoue l’équilibre psychologique de l’individu. La perte subite du statut social, du réseau d’influence et des repères professionnels s’apparente, de l’avis des spécialistes, à un traumatisme profond. Le Dr Babacar Sanoko, psychologue clinicien, interrogé par L'OBS, analyse cette rupture sous l'angle du deuil professionnel. L’ancien cadre, habitué à des sphères décisionnelles élevées et à un train de vie spécifique, subit un choc frontal du jour au lendemain. «C'est une réaction de deuil tout à fait normale par rapport à la perte subie», atteste-t-il.
Le praticien se refuse toutefois à mettre sur un pied d'égalité cette souffrance bureaucratique et le sacrifice suprême consenti par la jeunesse lors des manifestations politiques. Perdre son emploi ne saurait équivaloir à perdre la vie. «Comparaison n'est pas raison», tranche-t-il, renvoyant chaque réalité à sa sphère propre. Quant à savoir si le terme de «sacrifice» employé par les technocrates déchus relève de l’indécence, le psychologue préfère s'en remettre à la subjectivité des émotions : seule la condition intime de chacun permet de mesurer la portée de son propre effondrement. Le reste, à ses yeux, n’est que jugement de valeur.
Même son de cloche chez le psychologue Serigne Mor Mbaye : "Il y a d'abord un sentiment de trahison, car il existe un pacte. Non seulement un contrat écrit, mais un pacte moral fondé sur un partage, un idéal et des objectifs communs. S'ensuit inévitablement une désespérance et un sentiment d'échec pouvant mener à un tableau dépressif."