Emprisonnés pendant trois mois à la maison d’arrêt de Rabat pour actes de violence notamment contre les forces de l'ordre, dégradation d'équipements sportifs, invasion de la pelouse et jets de projectiles, trois supporters sénégalais détenus au Maroc en sont ressortis. Dans les colonnes de L'OBS, ils racontent les conditions de vie (carcérale) inhumaines à la prison de Al Arjat 2, au nord-est de Rabat.
Abdoulaye Diop : "Tout le personnel pénitentiaire était mobilisé, comme si nous étions des terroristes"
"Ce dont on nous a privés en premier lieu, c’est d’assister au sacre au stade. Nous avons été arrêtés à la 94e minute. Le penalty manqué par le Maroc, nous l’avons appris alors que nous étions déjà entre les mains des policiers marocains. Lorsque nous avons compris que le Maroc venait de rater cette balle décisive, nous avons ressenti un soulagement, bien sûr. Mais j’ai immédiatement demandé aux autres de ne pas manifester leur joie. Il en a été de même lorsque nous avons appris la victoire du Sénégal. Car, paradoxalement, ce triomphe a marqué le début de notre calvaire «ci la diam dieex», comme on dit en wolof. Ibou a raison de dire que nous n’avons pas été torturés. Mais rester près de trois jours en garde à vue, dans un commissariat, sans manger ni boire, contraints de dormir à même le sol, reste une épreuve extrêmement dure."
"Le 22 janvier, lorsque nous avons été déférés devant le procureur, la situation a été encore plus éprouvante. Nous avons été conduits au tribunal dès 9 heures du matin, et ce n’est qu’aux environs de 23 heures que nous avons été présentés au Procureur. Cette journée restera gravée dans ma mémoire. A notre arrivée en prison, l’atmosphère était lourde, presque irréelle. Tout le personnel pénitentiaire était mobilisé, comme si nous étions des terroristes. Ils formaient un comité d’accueil, impressionnant, presque intimidant. Je ne suis pas quelqu’un qu’on effraie facilement, mais cette nuit-là, j’ai ressenti une réelle angoisse. J’ai eu très peur."
"Nous avons été fouillés de manière brutale, puis jetés dans nos cellules, sans aucune commodité"
"Comme la prison était éloignée de la ville ; nous avons roulé longtemps. A l’arrivée, nous avons été fouillés de manière brutale, puis jetés dans nos cellules, sans aucune commodité. Le jour du verdict, le 19, en plein Ramadan, a été tout aussi éprouvant. Nous jeûnions. L’annonce des peines, trois mois, six mois, un an, s’est faite de manière abrupte. Pendant les plaidoiries, nos propos étaient traduits. Mais au moment du verdict, tout a été prononcé en arabe. C’est finalement dans l’assistance que nous avons compris l’ampleur des condamnations. L’un de nos codétenus, surnommé «Doyen», s’est même évanoui sous le choc. On avait confisqué nos téléphones. Hier (Samedi), j’ai branché mon téléphone après l’avoir récupéré, c’est par la suite que j’ai compris qu’il y avait un impact."
"On était coupé du reste du monde."
"Nous ne recevions aucune information venant de l’extérieur. Nous n’avions qu’une heure de temps de cour par jour. Les conditions étaient extrêmement difficiles. Nous ne regrettons rien, parce que prêts à défendre notre pays, à endosser tout ce qu'ils (Marocains) auraient décidé sur notre sort. C’est le Sénégal d’abord, avant nos propres personnes. Imaginez, nous sommes restés un mois après la finale pour savoir que c’est Pape Gueye qui a marqué le but sénégalais. Depuis la 94e minute, nous ne connaissions pas la suite du match. Nous n’avons vu aucune image de la finale.»
Ibou : "Le traumatisme est réel"
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"Nous n’avons pas été torturés, mais le traumatisme est réel. Nous ne parvenions plus à regarder la finale. Dormir ? Nous n’y pensions même pas. Le samedi (avant-hier), au soir de notre libération jusqu’à 4 heures du matin, il nous était impossible de fermer l’œil. Nous étions tous scotchés à nos téléphones, pensant à nos frères héros (NdlR, ceux restés en prison). Aujourd’hui, c’est comme si nous étions encore en prison. Nous nous sommes battus pour le drapeau national."