Xénophobie en Afrique du Sud : des Sénégalais, pris pour piège, racontent l'horreur
La traque aux étrangers avec des machettes
En Afrique du Sud, une vague de violences xénophobes secoue le pays depuis plus d'un mois. Des manifestations hostiles aux étrangers se multiplient, notamment dans la province du KwaZulu-Natal, épicentre des tensions. Sénégalais, Ghanéens, Nigérians et Congolais, pour ne citer que ceux-là, ont vu leurs véhicules et boutiques saccagés par des Sud- africains. Aujourd'hui, ils ne sortent plus. Leurs boutiques sont fermées. Des groupes armés de machettes et de piquets les traquent dans les rues. Leur crime : avoir fait fortune en Afrique du Sud où on les accuse d'avoir volé les emplois des nationaux.
La communauté sénégalaise, estimée entre 5 000 et 10 000 ressortissants dans le pays et très présente dans le petit commerce, est priseau piège de la trasue aux étangers. Trois d'entre eux racontent un calvaire quotidien. Depuis près de quinze ans, Talla Ndiaye, commerçant, vit à Durban, dans la province du KwaZulu-Natal. Comme beaucoup d'autres Sénégalais, il est venu ici avec l'espoir de construire une vie meilleure. Il a travaillé dur pour monter son petit commerce, sa seule source de revenus. Aujourd'hui, tout cela est menacé. «La situation est devenue extrêmement difficile, presque invivable. Depuis plusieurs semaines, les tensions contre les étrangers ont pris une ampleur inquiétante. Il est désormais impossible de vivre en paix. La peur est partout. Elle ne nous quitte plus», raconte-t-il, dans des propos repris par L'OBS.
"Nos boutiques sont devenues des cibles"
Pendant près de dix jours, Talla a été contraint de fermer sa boutique. Une décision de survie. Il poursuit : «Ouvrir, c'est s'exposer. Je risquais d'être attaqué, agressé, ou pire, de voir mon commerce détruit en quelques minutes. Beaucoup d'étrangers ont déjà tout perdu du jour au lendemain. Nos boutiques sont devenues des cibles. Elles peuvent être saccagées à tout moment. Les marchandises sont détruites sans aucune considération pour le travail fourni.» Dans les rues de Durban, la tension est palpable. Talla a restreint ses déplacements au minimum. «J'évite les regards. Je fais tout pour ne pas attirer l'attention. Être identifié comme étranger suffit aujourd'hui pour être en danger.
Même rester chez soi n'est plus rassurant. «Je passe la plupart de mon temps enfermé. Mais la peur ne disparaît pas. Mon commerce était mon seul moyen de m'en sortir. Aujourd'hui, avec la peur et la baisse drastique des activités, je n'arrive plus à travailler normalement. Les clients se font rares. Et pourtant, les charges continuent. Moralement, c'est très éprouvant.» Heureusement, dit-il, une forte solidarité s'organise entre Sénégalais. «Beaucoup vivent la même situation. On s'aide mutuellement. Mais c'est très difficile pour tout le monde. Aujourd'hui, nous ne demandons qu'une chose : pouvoir vivre en sécurité, travailler et continuer nos vies sans peur. Mais pour l'instant, la réalité est tout autre. Chaque jour est éprouvant. Et nous ne savons pas combien de temps encore nous pourrons tenir ainsi. »
Ghanéens et Nigérians particulièrement visés
Ousseynou Sy vit en Afrique du Sud depuis 2005. Au fil des années, il s'est installé dans plusieurs régions : Cape Town, puis la province du Northern Cape. Depuis maintenant douze ans, il vit dans l'Eastern Cape. «Aujourd'hui, la situation est devenue très préoccupante. Dans la région du KwaZulu-Natal, des groupes de Sud-Africains s'en prennent aux étrangers. Les Ghanéens et les Nigérians sont particulièrement visés. Ils sont accusés, souvent de manière généralisée, d'être impliqués dans des activités illégales comme la vente de drogue. Mais sur le terrain, la réalité est bien plus complexe.» Car les populations locales, explique-t-il, ne font pas de distinction entre les différentes nationalités africaines. «Que l'on soit Sénégalais, Malien ou d'un autre pays, nous sommes tous perçus comme des étrangers. Et dans ce climat de méfiance et de colère, cela suffit pour devenir une cible.»
"Sortir travailler est devenu un risque quotidien. Nous préférons rester chez nous"
Pendant longtemps, dans sa région, la cohabitation se passait relativement bien. «Nous vivions en paix avec les populations locales. Mais depuis le début des violences dans le KwaZulu-Natal, tout a changé. La peur s'est installée dans nos vies. Aujourd'hui, nous vivons dans l'angoisse permanente. À tout moment, la situation peut dégénérer.» «Durant ces périodes, nous étions contraints de rester cloîtrés chez nous. J'avais peur d'être agressé ou pris pour cible. Voilà près de vingt ans que je vis en Afrique du Sud, mais je n'ai jamais vécu une situation similaire.» Pour les Sénégalais en particulier, la situation est très difficile. «Beaucoup vivent du petit commerce. Ils tiennent des boutiques ou travaillent dans des secteurs informels. Ces activités sont désormais menacées. Sortir travailler est devenu un risque quotidien. Nous préférons rester chez nous.»
Ce qui se passe actuellement n'est pas nouveau.
Momar Talla Fall vit dans le pays depuis 1997. Ancien diplomate, il connaît l'Afrique du Sud mieux que quiconque. Il rappelle d'emblée que ces violences ne sont pas nouvelles : «L'Afrique du Sud est un pays marqué par une certaine violence, héritée en grande partie de l'histoire de l'apartheid. Ce qui se passe actuellement n'est pas nouveau. Ce sont des événements récurrents. Presque tous les cinq ans, certaines parties du pays connaissent des vagues de violences, souvent dirigées contre les étrangers.» «La communauté étrangère, bien que très visible, n'est pas majoritaire. Cependant, elle est souvent perçue comme occupant une place importante dans les activités économiques. »