Non ! On ne démissionne pas au Sénégal !
Une défaite, un limogeage, aucun départ volontaire…
Le 11 juillet, la FSF a réuni son comité exécutif à Dakar et a acté la fin de fonction de M. Pape Thiaw et de tout son staff technique. Le président de la fédération, M. Abdoulaye Fall, a évoqué face à la presse une « rupture de confiance ». Le communiqué officiel a parlé d'une « procédure de cessation de fonction », un langage administratif qui dit tout de la nature de l'acte : ce n'est pas un homme qui a choisi de partir, c'est une institution qui a choisi de le pousser dehors.
Ce détail mérite qu'on s'y arrête. M. Thiaw dirigeait la sélection depuis décembre 2024. Après une phase de groupes marquée par deux défaites sur trois matchs et une qualification obtenue de justesse au titre des meilleures équipes classées troisièmes, puis un effondrement en fin de match contre la Belgique, aucune annonce personnelle de retrait n'est venue précéder la décision de la fédération. Il a fallu qu'un comité exécutif se réunisse et délibère pour mettre fin à une fonction que l'échec sportif rendait, aux yeux de beaucoup, intenable. Le sélectionneur n'a pas devancé le jugement. Il l'a attendu. Évidemment, avec le recul et compte tenu des errements de la FSF, on ne peut pas tout mettre sur le dos du sélectionneur.
Ce schéma n'a rien d'un accident isolé. Il correspond à un réflexe qu'on observe, avec une belle régularité, dans presque tous les secteurs de la vie publique sénégalaise : celui qui échoue attend d'être écarté plutôt que de se retirer de lui-même.
Le sport n'est qu'un miroir…
Le Sénégal a pourtant connu, cette année, une saison de démissions. Le 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, ce qui a entraîné la chute du gouvernement. Deux jours plus tard, le président de l'Assemblée nationale, l’honorable député El Malick Ndiaye, a lui aussi quitté son poste. Il a invoqué sa conception des institutions et le sens de l'État. Dans le même mouvement, trois hauts cadres de l'administration, dans l'économie, le développement territorial et la culture, ont présenté leur démission.
Il faut regarder ces départs avec précision, sans les confondre avec ce que l’ancien coach de Niary Tally n'a pas fait. Aucun de ces cadres ne quittait son poste parce qu'il jugeait sa politique un échec ou parce qu'un organe de contrôle lui demandait des comptes. Ils partaient par fidélité à un homme écarté du pouvoir, dans un geste de loyauté personnelle et de recomposition politique plutôt que dans un geste de responsabilité liée à un résultat. La démission, ici, sanctionne une rupture d'allégeance, pas une insuffisance de gestion. Nous pouvons, du moins, comprendre leur démarche. Il s’agit d’un geste politique fort quand on sait que leur limogeage n’allait pas tarder.
Or c'est ce second type de démission, celle qui répond à un échec de gestion et non à une querelle de loyauté, qui reste rare. On retrouve, sous des habits différents, la même mécanique que dans le football : le pouvoir se réorganise par le haut, par des limogeages ou par des recompositions d'alliances et presque jamais par un geste individuel de retrait devant un résultat jugé insatisfaisant.
Ce que d'autres pays ont institutionnalisé
La comparaison aide à mesurer ce qui manque. Au Japon, la démission pour insuffisance de résultat relève d'un code de conduite reconnu par l'ensemble de la classe politique, sous le nom de sekinin (responsabilité ou devoir). Ce terme désigne l'obligation de rendre compte de ses actes, d'assumer les conséquences de son comportement ou d'accomplir une tâche qui lui a été confiée dans un contexte professionnel ou social. En septembre 2025, le premier ministre Shigeru Ishiba a démissionné après la défaite historique de son parti (Parti libéral-démocrate) aux élections à la Chambre des conseillers de juillet, alors même que sa cote personnelle remontait dans les sondages. Il n'était accusé d'aucune faute individuelle. Il a jugé que perdre des élections engageait sa fonction. En décembre 2023, quatre ministres du gouvernement de M. Fumio Kishida avaient déjà démissionné le même jour, à la suite d'un scandale de financement occulte qui touchait leur parti plus que leur personne.
Ce n'est pas que les responsables japonais soient, par nature, plus honnêtes ou plus courageux que les responsables sénégalais. C'est que leur système politique a construit, avec le temps, une attente sociale et médiatique très forte autour du départ volontaire, au point d'en faire un passage quasi obligé après un échec électoral ou une crise de confiance. Un ministre qui s'accroche après un tel épisode s'expose à un coût politique que le système lui-même a rendu élevé. Rien de comparable n'existe, pour l'instant, dans les usages sénégalais, où le maintien en poste reste la position par défaut, quel que soit le résultat.
Pourquoi ce blocage
L'explication tient, pour une part, à l'économie même de la fonction publique et politique au Sénégal. Un poste de responsabilité y ouvre l'accès à un revenu, à un réseau et à un statut social que peu d'autres trajectoires offrent avec la même rapidité. Partir de soi-même, dans un pays où le marché du travail qualifié reste étroit et où les filets de protection sociale restent limités, revient à renoncer à un avantage matériel sans garantie de retrouver un poste équivalent. Le calcul individuel pousse donc à rester le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'une autorité supérieure tranche à sa place.
S'y ajoute un rapport particulier à l'échec public. Reconnaître une défaite par un départ volontaire suppose d'admettre, devant l'opinion, une responsabilité personnelle dans un résultat collectif. Dans une culture où la face et l'honneur pèsent lourd dans les rapports sociaux, ce geste peut être vécu comme une humiliation plutôt que comme un acte de dignité. Une tribune récente publiée sur Senego, par le Dr. Mohamed Diallo, défend une thèse inverse et voit dans la démission une marque de dignité et non une faiblesse. Le débat existe donc dans l'espace public sénégalais. Il reste, pour l'instant, un débat, pas une pratique installée.
Enfin, l'absence de mécanismes d'évaluation réguliers et publics, indépendants des rapports de loyauté politique, prive le pays d'un instrument que d'autres systèmes ont mis en place : des instances, des rapports ou des procédures qui rendent visible, de façon régulière, l'écart entre objectifs fixés et résultats obtenus. Quand cet écart n'est jamais mesuré sans détour, il devient facile de le nier ou de l'attribuer à d'autres, jusqu'au jour où un résultat sportif, trop télévisé pour être caché, le rend impossible à ignorer.
Un revers qui pose une question plus large
L'élimination des Lions n'a rien de tragique en soi. Le football produit, par nature, son lot de défaites, et une équipe qui menait 2-0 à un quart d'heure de la fin d'un match de Coupe du monde n'a pas à rougir de son parcours. Ce qui interroge, ce n'est pas le résultat sur le terrain, c'est ce qu'il révèle une fois de plus sur la manière dont le pays traite ses échecs, dans le sport comme dans l'administration ou la gestion des finances publiques. Tant que le départ volontaire restera un geste rare, réservé aux ruptures de loyauté plutôt qu'aux bilans de gestion, chaque échec continuera d'attendre une décision venue du sommet pour trouver, enfin, une conclusion.
Amadou Moctar Anne