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Le magistrat Ousmane Kane conseiller juridique du président Wade, à l'époque, fait des révélations inédites sur les évènements 23 juin 2011 qui ont failli embraser le pays. Le magistrat revient sur les coulisses de ce projet de loi et sur l’accusation de dévolution monarchique «non-fondée» qui pèse sur Wade. Par devoir de vérité
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C’était il y a quinze ans. Me Abdoulaye Wade, alors président de la République du Sénégal, initie une révision constitutionnelle devant instaurer un vice-président. Rapidement, la rumeur devient tenace : le poste est taillé sur mesure pour son fils Karim Wade, déjà surnommé ministre du ciel et de la terre. Le 23 juin 2011, le projet de révision constitutionnelle passe à l’Assemblée nationale. L’opposition et la société civile font bloc pour empêcher son adoption. Le pays manque de peu de s’embraser. Les manifestations se tiennent jusqu’aux abords de la présidence de la République. A l’époque, le magistrat Ousmane Kane était le conseiller juridique du président Wade. Pour les cent ans de Me Wade célébrée les 04 et 05 juin 2026, à Dakar, le juge Kane, actuellement à la retraite, revient, dans les colonnes de L'OBS, sur les coulisses de ce projet de loi.

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"Tu ne trouveras rien à redire"

"Un jour, le Président Wade me fit appeler et me remit en personne un document pour mes observations. De retour à mon bureau, je découvris qu’il s’agissait d’une commande portant sur une révision constitutionnelle, notamment, autant que je m’en souvienne, sur la modification du système électoral et l’instauration d’un vice-président non élu. Comme à l’accoutumée, je fis le travail tout en lui soulignant tout le mal que j’en pensais. Après un long silence, le texte me fut retourné avec des «améliorations» ; ma réponse fut exactement la même. La troisième fois, c’est le Président Wade qui me le remit en personne, avec cet avertissement : «cette fois, tu ne trouveras rien à redire".

«Tu ne seras jamais un homme politique»

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"Je pris le texte, fis le travail, accompagné de mon appréciation négative et le lui rapportais moi-même. Il me fit asseoir, le lut et me dit : «tu ne seras jamais un homme politique» ; je me contentai de lui répondre : «j’apprendrai à vos côtés». Il me donna alors des explications sur la portée de son projet, son besoin de se faire assister par quelqu’un au profil spécifique à la vice-présidence pour qu’il puisse, lui, mieux se concentrer sur la réalisation des grands projets qui lui tenaient à cœur.  Je n’entendis plus parler du projet jusqu’au jour où ma fille m’appela de Paris pour s’offusquer : «dis-moi, papa, depuis quand tu écris un si mauvais français ?» ; je ne comprenais pas et lui demandais quel mauvais texte j’avais écrit ; «allume ton téléviseur ; il y a un texte qui passe à l’Assemblée nationale et le professeur Iba Der Thiam est en train de corriger les fautes d’orthographe et de grammaire depuis des heures».

"Elle m’apprenait en même temps que les populations étaient sorties en masse pour manifester jusqu’aux abords de la présidence de la République. J’habitais à l’époque en face de l’hôpital Principal. La foule était compacte et, de mon balcon, je voyais des manifestants acheminer à l’hôpital les blessés avant de retourner manifester. Un petit instant devant mon téléviseur me permit de savoir que la furie des manifestants était le projet de révision constitutionnelle dont j’avais discuté avec le Président. Machinalement, je m’habillai et pris la direction de mon bureau sans vraiment savoir ce que j’allais y chercher ; dans les couloirs, je rencontrai Farba Senghor qui se pressait ; je ne pouvais pas m’empêcher de lui lancer de façon prémonitoire : «vous avez fait passer ce texte, je ne sais comment ; maintenant, il faut aller chercher des cartons chez les vendeurs de fruits à la rue Sandinieri pour commencer à faire vos bagages» ; il se retourna à peine et me dit en wolof : «deet waay».

ASSEMBLEE
ASSEMBLEE

" Je ne pouvais pas me tromper ; à une époque où les partisans de Moustapha Niass et Tanor Dieng s’étripaient pour savoir qui allait porter les couleurs de leur camp politique commun et que tous les deux insultaient Macky Sall en qui ils ne voyaient pas un opposant mais un pion infiltré à la solde du PDS, le camp du Président Wade venait de leur fournir le ciment qui allait sceller leur unité et permettre de faire la jonction avec la dynamique société civile de l’époque, surtout qu’ils ne tardèrent pas à considérer le projet comme un dessein inavoué du Président Wade de placer son fils Karim pour lui succéder. L’opposition et la société civile firent alors bloc contre «la dévolution monarchique du pouvoir», slogan très porteur qui signera la défaite de 2012."

La solitude de Me Wade"

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"De mon bureau, j’appris que le Président Wade avait fini par retirer le projet de texte ; je regagnai alors mon domicile, dépité, me demandant comment ce texte avait pu arriver à l’Assemblée nationale.Ma nuit fut courte ; je fus réveillé par le téléphone, très tôt : «le Président vous attend dans son bureau, maintenant» m’informa le gendarme de service. Je me préparai à la hâte, fis un crochet à mon bureau pour prendre mon bloc-notes et un stylo. Je fus surpris du calme des lieux, naguère bruyants. Le Président était seul. Dans un long monologue, il revenait sur ses motivations profondes et la peine qu’il ressentait de se voir accusé de vouloir mettre son fils à sa place alors qu’il n’en était rien. Pendant qu’il parlait, le Président ne cessait de me regarder ; à coup sûr, il regrettait profondément de ne pas avoir pris en considération mes mises en garde répétées ; son regard m’était insoutenable et je baissais les yeux, meurtri de n’être pas arrivé à assurer sa sécurité juridique."

"Wade n'a jamais voulu imposer son fils"

"Je fus abasourdi par le vide qui s’est fait autour du Président Wade après le vote avorté ; il n’y avait personne pour le défendre du crime de vouloir installer au Sénégal une dévolution monarchique du pouvoir qui lui était reproché alors que dans le cercle restreint, quelques noms avaient circulé mais jamais celui de Karim Wade. Après cet échec retentissant, et jusqu’au départ du Président, j’ai fait tout mon possible pour connaître l’origine du texte, en vain. J’ai eu la chance de voyager récemment avec un des plus proches collaborateurs du Président Wade que je n’avais pas revu depuis la défaite de 2012. Nous étions assis côte à côte dans l’avion depuis Casablanca et je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander s’il pensait que le Président Wade avait pensé à son fils avec la réforme du 23 juin ; il m’a confirmé ce que je savais déjà ; il m’a même appris que lorsqu’ils ont eu vent du projet, certains collaborateurs ont eu le courage de lui poser la question mais le Président Wade leur a toujours répondu que l’idée ne lui a jamais traversé l’esprit."

Violentes émeutes en Gambie
Violentes émeutes en Gambie
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"Le Président Wade s’est certainement lourdement trompé en mettant son fils au cœur de la République et en lui confiant des responsabilités trop importantes, pour ne pas dire envahissantes pour un seul homme, de surcroît inconnu du monde politique durant la longue quête du pouvoir de son père; par contre, il n’a jamais eu à chercher à lui transmettre le pouvoir à travers le projet de réforme du 23 juin 2011; il était de mon devoir, à l’occasion de ses 100 ans, de le laver de cette accusation de dévolution monarchique du pouvoir, une simple belle trouvaille de l’opposition de l’époque, qui a fait particulièrement mouche».

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