Précarité dans les médias : la CJRS tire la sonnette d’alarme (Entretien exclusif)
En ce 1er mai, journée dédiée aux travailleurs du monde entier, la parole de Mamadou Diagne résonne comme une mise en garde. Le président de la CJRS décrit une réalité préoccupante, marquée par une dégradation progressive des conditions de travail dans les médias, dont les jeunes journalistes constituent les premières victimes. « Les conditions de travail sont aujourd’hui alarmantes », affirme-t-il, pointant une fragilité structurelle du secteur médiatique.
Dans un contexte économique incertain, de nombreux jeunes reporters enchaînent les mois sans rémunération stable, parfois sans contrat formel. Une situation qui traduit, selon lui, une « dévalorisation silencieuse » du métier, devenue presque banale dans certaines rédactions. La précarité, explique-t-il, ne se limite pas à l’absence de salaire. Elle s’étend à des formes multiples d’instabilité : contrats inexistants ou précaires, absence de couverture sanitaire, manque de perspectives professionnelles. « Un jeune journaliste qui tombe malade est souvent livré à lui-même », souligne-t-il, évoquant une réalité documentée à l’échelle nationale par les cellules régionales de l’organisation. Plus inquiétant encore, la normalisation progressive des pratiques informelles dans les médias. Les stages à répétition, souvent non rémunérés, tendent à remplacer les recrutements formels. « Le stage devient un prétexte pour disposer d’une main-d’œuvre à moindre coût », déplore-t-il.
Un cercle vicieux qui, faute d’alternatives, pousse les jeunes à accepter des conditions qu’ils finissent par intégrer comme norme. Le phénomène touche particulièrement les médias privés radios, télévisions et plateformes numériques où se concentre pourtant la majorité des jeunes professionnels. À l’inverse, les structures publiques, bien que perfectibles, offrent un cadre plus protecteur. Au-delà du constat, Mamadou Diagne identifie les racines du problème. La fragilité économique des entreprises de presse apparaît comme le principal facteur explicatif. « Sans modèle économique viable, il ne peut y avoir de politique salariale stable », résume-t-il. Une dépendance excessive aux financements publics et à la publicité institutionnelle, combinée à une transition numérique inachevée, limite les marges de manœuvre des médias. S’il reconnaît les contraintes auxquelles font face les patrons de presse, il les invite néanmoins à assumer leur part de responsabilité en matière de gestion et d’anticipation. Diriger un média, insiste-t-il, implique désormais des compétences managériales et stratégiques, au-delà de la seule pratique journalistique.
L’État, de son côté, est appelé à jouer pleinement son rôle de régulateur. Contrôle des cotisations sociales, respect des conventions collectives, accès équitable aux mécanismes d’appui , autant de leviers jugés indispensables pour assainir le secteur et garantir une protection minimale aux professionnels. Les conséquences de cette précarité sur la qualité de l’information sont, selon lui, directes et préoccupantes. « Un journaliste précaire est un journaliste vulnérable », rappelle-t-il. Exposé aux pressions économiques et politiques, le professionnel fragilisé voit son indépendance éditoriale compromise, au détriment de la crédibilité de l’information. Pour les jeunes générations, le risque est double : découragement ou adaptation à des pratiques contraires à l’éthique. Face à ces défis, la CJRS multiplie les initiatives. Formations continues, valorisation de l’excellence à travers des concours nationaux, plaidoyers auprès des autorités : l’organisation tente de structurer un accompagnement durable pour les jeunes reporters.
Mais pour Mamadou Diagne, l’urgence impose des mesures concrètes. Il appelle notamment à l’application stricte du cadre légal existant, à la conditionnalité des aides publiques au respect des droits des travailleurs, ainsi qu’à une réflexion approfondie sur la viabilité économique des entreprises de presse. Malgré ce tableau préoccupant, le message adressé aux jeunes reste porteur d’espoir. « Ne renoncez pas », lance-t-il, rappelant le rôle fondamental du journalisme dans la démocratie. Un appel à la lucidité, mais aussi à l’engagement collectif, présenté comme la clé pour transformer durablement le secteur. En ce 1er mai, son plaidoyer s’adresse à l’ensemble des acteurs : patrons de presse, autorités publiques, journalistes et partenaires. Tous sont invités à œuvrer pour un écosystème médiatique plus juste, où la dignité du travail journalistique ne serait plus une revendication, mais une réalité.