Mamadou raconte sa migration : 'le chien (migrant) qui a vu le lion (passeur)'

En 116 pages, Mamadou Samake raconte ses 3 ans sur la route migratoire de la Côte d'Ivoire jusqu'en France. Un récit riche et précis qui lui a permis d'extérioriser ses traumatismes et qui, il l'espère, sensibilisera les autres migrants aux dangers de la traversée.

Illustration Un migrant à bord de l'Open Arms au même moment que Mamadou Samake, lorsque le navire avait été bloqué au large de Lampedusa par les autorités italiennes Photo EPAFransisco Gentico

C’est en avril 2022 que Mamadou Samake toque à la porte de l’association Solidarité avec tous les immigrés du Calvados (Asti 14). Ce jeune Ivoirien, parti d’Abidjan en 2018, a passé trois ans sur la route et vient tout juste de quitter l’Allemagne, où sa demande d’asile a été rejetée.

Dans ses affaires, il se déplace toujours avec des centaines de feuilles volantes numérotées, triées, parfois griffonnées : le récit de son voyage. Avec l’aide de Marie-Odile Laîné, bénévole de l’association, il met en forme, révise et corrige tous ces brouillons et publie aujourd’hui son témoignage sous la forme d’un journal.

"Le chien qui a vu le lion" retrace ainsi l’histoire de ce jeune homme qui, à de nombreuses reprises, a frôlé la mort, s’est fait battre ou insulter, parfois déshumaniser. Le jour où il a quitté son pays, il "a changé d’identité", écrit-il. "Le jeune Ivoirien est devenu un migrant. Je ne sais pas encore ce que cela signifie. J’ai envie et peur de le découvrir".

Les passeurs "ont tous les pouvoirs sur les migrants"

"Ce livre, c’est l’occasion de dire tout ce que j’ai vécu avec mes propres mots. Je l’ai intitulé ainsi car c’est une expression africaine : "Le chien qui a vu le lion ne court pas de la même manière que celui qui ne l’a pas vu". Cela veut dire que celui qui a vécu la chose est bien placé pour expliquer à celui qui n’a pas vu.

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Ici, le chien est une métaphore, c’est le migrant. Et les lions, ce sont les coxeurs, les passeurs et tout ce qui nous menace quotidiennement sur la route. Car si j’ai appris une chose durant ce voyage, c’est que les passeurs font absolument tout ce qu’ils veulent de nous. Ils ont tous les pouvoirs sur les migrants. La manière dont on nous plaçait dans les camions, dont on nous traitait… Les gens, quand ils s’adressaient à nous, ils ne nous demandaient pas notre avis, ils ne nous expliquaient pas. Pour eux, nous n’étions pas des humains. Ils n'usaient que de violence, d’insultes et de brutalité.

Quand j’étais en Côte d'Ivoire, j’entendais beaucoup de choses sur la migration mais en réalité, j'ai traversé tellement de chose auxquelles je ne m’attendais pas que j'avais besoin de raconter mon histoire avec mes propres mots. J’entendais que la route était dangereuse, on voyait les informations à la télé... Mais jamais je n’aurais imaginé vivre ce que j’ai vécu.

Avec cet ouvrage, je peux raconter ce que j'ai vu et je veux sensibiliser ceux qui veulent prendre la route, leur raconter que c’est bien plus difficile que ce que l’on croit. Je veux les décourager même. Le mot "dangereux" ne suffit pas à qualifier ce chemin. Dans ces pays étrangers, le désert, sur la mer... Nous sommes livrés à nous-mêmes et nous n’existons pas. Notre dignité est sans cesse bafouée. Pendant tout le trajet, nous sommes toujours à deux pas de la mort. J’aimerais que mes lecteurs, ceux d’Afrique qui rêvent d'emprunter un jour ce chemin, abandonnent leur projet.

"L'Europe ne voulait pas de nous"

Une fois secouru en mer par le navire humanitaire de l’ONG Open Arms, lui et les autres passagers regagnent espoir. Mais une fois l'Europe atteinte, les exilés comprennent que leur accueil est loin d'être assuré.

Quand on a été sauvé par l’Open Arms en 2019, on est resté bloqué pendant une semaine. En fait, l'Europe ne voulait pas de nous. Salvini (Matteo Salvini, le ministre de l'Intérieur italien de l'époque, ndlr) s’était opposé à notre arrivée et nous avons été bloqués pendant 6 jours.

L’Europe a finalement accepté de nous dispatcher et c’est comme ça que je me suis retrouvé en Allemagne. Ici, j’ai déposé ma demande d’asile et elle a été refusée. Ensuite, vu qu’il y avait la barrière de la langue et que j’avais eu une OQTF, je suis parti en France."

"Après plus de trois ans d'errance et d'épreuves, ai-je le droit d'espérer qu'une autre vie m'attend ?", s'interroge Mamadou Samake en conclusion de son livre.

"Souvent, j’avais les larmes aux yeux quand j'écrivais"

C’est après la traumatisante traversée de la Méditerranée que Mamadou Samake se met à écrire.

C'était la première fois depuis des années que j’avais la tête posée et pas grand-chose à faire. Je passais la journée assis par terre et tout se bousculait dans ma tête. J’avais besoin de quelqu’un avec qui discuter mais je n’avais personne, donc j’ai commencé à prendre un crayon et j’ai écrit sur une feuille.

Écrire, ça m’a aidé à surmonter. Ça m’a aidé à déposer ce fardeau que je portais et à me vider la tête de toutes mes pensées noires. Le poids de tout ce qui m’écrasait, je m’en suis débarrassé en écrivant.

Il y a des parties qui ont été très dures à écrire. Souvent, j’avais les larmes aux yeux quand j'écrivais. Le plus dur, c’était de mettre des mots sur ce qui m’était arrivé, comme la traversée de la Méditerranée. Quand on nous a entassés dans cette embarcation fabriquée en quelques heures sur la côte, nous étions seuls, nous avions peur, il faisait nuit... C'était vraiment dangereux

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