L’éventualité d’un soutien du Sénégal à une candidature de l’ancien Président Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies alimente les débats. Pis, elle trouve une opposition nette chez certains responsables politiques qui incarnent l’aile dure de Pastef. Sans mettre de gant, le député Guy Marius Sagna, comme le Directeur exécutif d’Amnesty Sénégal, Seydi Gassama, y voient même une trahison à leurs «martyrs».
«Le Sénégal ne peut pas soutenir la candidature de quelqu'un qui a encouragé l'assassinat de près de 100 Sénégalais et l'emprisonnement de milliers de détenus politiques. Ce serait pire qu'une trahison à nos martyrs, à nos détenus politiques. Et un mauvais signal à tous les dictateurs africains et non africains. Et un coup de massue aux peuples qui se battent pour leurs libertés», a écrit, hier, Guy Marius Sagna sur son compte Facebook. Des positions assumées qui mettent le duo Diomaye-Sonko dans une position délicate à quelques jours du 39e Sommet annuel de l’Union africaine à Addis-Abeba (14 et 15 février) où on agite un éventuel soutien de l’Afrique à la candidature de Macky Sall. Le duo va-t-il céder à la pression interne de leur formation politique ou suivre la raison d’Etat ?
Pour Dr Demba Guèye, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) et spécialiste de l’analyse du discours, interrogé par L'OBS, la question place le pouvoir face à une équation particulièrement délicate, où les enjeux politiques internes pourraient peser autant que les considérations diplomatiques. De surcroît, un soutien difficilement acceptable pour une partie de la base. Selon Dr Guèye, la principale difficulté réside dans la perception que pourrait avoir l’opinion, en particulier la base militante du Pastef. Il rappelle que les relations entre l’ancien régime et ce parti ont été marquées par des tensions profondes, des arrestations, des violences et des pertes en vies humaines, laissant un contentieux encore vif dans les mémoires.
Dans ce contexte, un appui officiel à Macky Sall pourrait être interprété comme un reniement politique par certains militants, d’autant plus que la revendication de justice pour les victimes des troubles politiques demeure un thème central du discours politique de l’actuelle majorité. Pour l’universitaire, cette contradiction potentielle explique pourquoi la question est perçue comme «une patate chaude» : soutenir exposerait le pouvoir à des critiques internes, mais refuser pourrait créer d’autres difficultés.
Un choix à double tranchant
Demba Guèye souligne, en effet, que ne pas soutenir une candidature africaine, surtout si elle est portée par l’Union africaine, pourrait avoir des incidences diplomatiques. Il note que Macky Sall conserve des relations avec de nombreux chefs d’État et que le Sénégal pourrait se retrouver en décalage avec certains partenaires, si une position divergente était adoptée. Dans cette perspective, la décision apparaît comme un couteau à double tranchant, chaque option comportant des coûts politiques ou diplomatiques.
Il estime également que le discours panafricaniste revendiqué par les autorités actuelles pourrait être mis à l’épreuve dans ce dossier. Refuser de soutenir un candidat africain à une fonction internationale majeure pourrait, selon lui, fragiliser la cohérence de ce positionnement. Dans son analyse, Dr Demba Guèye insiste aussi sur la différence de style et de rapport au pouvoir entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.
Il observe que, par le passé, le chef de l’Etat a déjà pris des décisions allant à contre-courant d’une partie de sa base politique, montrant une certaine autonomie dans l’arbitrage entre exigences militantes et contraintes institutionnelles. A l’inverse, Ousmane Sonko est souvent perçu, dans l’opinion, comme plus attentif aux attentes de ses partisans, ce qui pourrait rendre la question du soutien plus sensible sur le plan politique. Toutefois, rappelle l’analyste, la diplomatie relève avant tout des prérogatives du président de la République. En conséquence, la décision finale dépendrait principalement du chef de l’État, quelles que soient les sensibilités ou les débats internes.
Sonko pourrait compliquer davantage la gestion politique du dossier
Demba Guèye s’interroge également sur la portée politique de la participation du Premier ministre à des rencontres internationales où la question pourrait être abordée. Selon lui, dans l’opinion publique, le poids politique d’Ousmane Sonko et l’image d’un Premier ministre parfois perçu comme indépendant pourraient conduire certains à lui attribuer directement les décisions prises, même lorsqu’elles relèvent formellement de la compétence présidentielle. Cette perception pourrait compliquer davantage la gestion politique du dossier. Pour Demba Guèye, le pouvoir se trouve face à un choix difficile, où aucune option n’est sans risque. Soutenir Macky Sall pourrait heurter une partie de la base politique, tandis qu’un refus pourrait fragiliser certaines relations diplomatiques et exposer le Sénégal à des critiques sur le plan continental.