Réformes et urgences sociales : l’analyse sans concession de Mamadou Ibra Kane
En déplacement à Genève dans le cadre d’un rendez-vous littéraire, Mamadou Ibra Kane s’est longuement exprimé sur les grandes questions qui traversent l’actualité sénégalaise. S’appuyant sur son ouvrage consacré à la troisième alternance, il inscrit sa réflexion dans une volonté de transmission et de mise en perspective des événements récents. D’emblée, il présente son livre comme « un révélateur » mais surtout « une alerte contre l’oubli », en référence aux épisodes de tensions politiques qui ont marqué le Sénégal entre 2021 et 2024. Il évoque une période durant laquelle, selon lui, « la démocratie sénégalaise a vacillé » et les institutions ont été mises à rude épreuve.
Revenant sur les violences enregistrées, il insiste sur leur gravité, rappelant que plusieurs dizaines de personnes ont perdu la vie. « Même un seul mort dans un contexte démocratique est une mort de trop », souligne-t-il, appelant à tirer les leçons de cette séquence pour éviter sa répétition. Au cœur de son intervention figure la question de la réforme constitutionnelle, qui alimente actuellement le débat public. Mamadou Ibra Kane adopte une position claire : toute modification de la Loi fondamentale doit passer par une consultation populaire. Il critique une démarche qu’il juge trop centrée sur les institutions, notamment l’Assemblée nationale, estimant qu’elle ne peut « s’enfermer dans un entre-soi » pour décider d’un texte aussi fondamental. Pour lui, la légitimité d’une réforme constitutionnelle repose avant tout sur l’adhésion du peuple. Il plaide ainsi pour l’organisation d’un référendum, tout en insistant sur la nécessité d’un dialogue préalable inclusif.
Rappelant que la Constitution de 2001 avait été adoptée par voie référendaire, il déplore ce qu’il considère comme une contradiction entre les discours prônant la souveraineté populaire et les pratiques actuelles. « Il faut redonner la parole au peuple », martèle-t-il, y voyant une condition essentielle pour consolider la démocratie. Cependant, Mamadou Ibra Kane met en garde contre une focalisation excessive sur les réformes institutionnelles au détriment des préoccupations quotidiennes des citoyens. Il insiste sur « l’essentiel », à savoir les enjeux économiques et sociaux. Le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes, l’accès à l’éducation et à la formation constituent, selon lui, des priorités qui doivent guider l’action publique. Il évoque également les difficultés économiques du pays, notamment la dégradation de certains indicateurs et l’absence de programme avec le Fonds monétaire international, estimant que cela peut affecter la confiance des partenaires et des investisseurs.
Par ailleurs, l’entretien a permis d’aborder la question de l’intelligence artificielle, un sujet au cœur des débats contemporains. Mamadou Ibra Kane en propose une lecture équilibrée, à la fois optimiste et prudente. Il considère cette technologie comme une opportunité majeure pour l’Afrique, à condition de ne pas manquer ce tournant, après celui de la révolution industrielle. Il met en avant son potentiel dans le domaine de l’éducation, citant des expériences concrètes ayant permis d’améliorer les performances scolaires grâce à l’accès au numérique. Toutefois, il insiste sur la nécessité d’un encadrement éthique et responsable de ces outils. « L’homme doit rester au centre », affirme-t-il, mettant en garde contre les dérives possibles si l’intelligence artificielle venait à supplanter l’intelligence humaine. Il évoque également les enjeux liés aux valeurs culturelles et à la sécurité, appelant à une appropriation maîtrisée de ces technologies.
Enfin, Mamadou Ibra Kane revient sur son propre parcours, marqué par une double identité de journaliste et d’acteur politique. Engagé en politique depuis 2023, il revendique toutefois un attachement profond à son métier d’origine. « Journaliste un jour, journaliste toujours », affirme-t-il, estimant que cette expérience continue d’influencer sa manière d’appréhender les enjeux publics. Il considère que cette double casquette constitue une richesse, lui permettant d’allier analyse et engagement. Entre plaidoyer pour un référendum constitutionnel, alerte sur les urgences socio-économiques et réflexion sur les mutations technologiques, il appelle à un débat ouvert et constructif pour l’avenir du Sénégal.