Un journaliste américain Dan Briody vient de publier sur l'histoire de cette entreprise qui a alimenté la controverse dès ses premiers pas dans les juteux contrats du New Deal et de la Seconde Guerre mondiale. «Un homme politique aussi habile sait comment ne pas laisser de trace», écrit l'auteur rentré à peu près bredouille de son enquête sur le vice-président. Malgré un indice aussi visible que le doublement des contrats décrochés auprès du gouvernement pendant l'ère Cheney, il doit se contenter du seul témoignage d'un analyste financier à qui des cadres de Halliburton ont confié avoir des contacts réguliers avec celui qu'ils considèrent comme leur «parrain».

Le courriel de Time redonne a posteriori du poids à la conclusion en forme de mise en garde sur le rôle que les différentes affaires Halliburton pourraient avoir sur l'élection présidentielle de novembre prochain. Cette société est sous le coup de quatre enquêtes de la part du Pentagone, du gendarme de la Bourse américaine, du Ministère de la justice et de l'organe de supervision des pratiques comptables. Elle se voit notamment reprocher d'avoir surfacturé des fournitures à l'armée américaine en Irak et en Bosnie, d'avoir travaillé en Libye et en Iran malgré l'embargo américain et d'avoir caché des pertes à ses actionnaires.

Un passé sulfureux

Paradoxalement, Dan Briody fragilise lui-même sa thèse en reconnaissant que, tout compte fait, Halliburton ne tire pas de si grands profits des contrats avec le gouvernement. Généralement, ceux-ci stipulent d'avance la marge que s'arrogera la société qui, dès lors, ne peut alors améliorer son sort qu'en gonflant son chiffre d'affaires. «A beaucoup d'égards, c'est une activité dont personne d'autre ne veut ou peut se charger», affirme le journaliste. Certains analystes financiers préconisent d'ailleurs que Halliburton coupe tous les ponts avec Kellogg, Brown & Root (KBR), sa filiale chargée des travaux et des fournitures de l'armée américaine, à l'origine de la majorité des scandales. Celle-ci avait été rachetée en 1962 par Halliburton, une entreprise sans histoires spécialisée dans la construction et l'entretien de puits de pétrole. Le passé de KBR, appelé à l'origine Brown & Root, se révèle autrement plus intriguant. A tel point que les récents problèmes de la société pourraient passer pour des incartades en comparaison de ses péchés de jeunesse.

En 1937, Brown & Root, un constructeur de routes en terre battue au bord de l'asphyxie, s'allie à un jeune homme politique texan aux dents longues, Lyndon Johnson, pour décrocher un contrat colossal de 5 millions de dollars pour lequel la société n'a aucune expérience: la construction d'un barrage hydroélectrique commandé par le gouvernement fédéral dans le cadre du New Deal. Elu à la chambre des représentants grâce aux largesses de Brown & Root, Johnson plaide la cause de ses mécènes jusqu'au président Roosevelt. Devant tant d'efforts, celui-ci aurait prononcé cette phrase fameuse: «Donnez son barrage au gamin.» Tandis que Brown & Root s'initie au coulage du béton et empoche ses premiers millions de bénéfices, à Washington, Johnson se démène pour aplanir les obstacles. Les financements ne se débloquent qu'au prix de multiples contorsions, y compris le vote par le Congrès d'une loi sur mesure. Les Etats-Unis que dépeint Dan Briody sont une véritable république bananière. Le barrage fut finalement construit, mais il coûta au contribuable cinq fois plus que prévu. La méthode Brown & Root était au point et allait être répétée à de multiples reprises. «L'abus d'influence est endémique chez Brown & Root, une pathologie qui se répète décade après décade», écrit Dan Briody.

Avec la guerre, la fructueuse coopération entre Johnson et Brown & Root prend une tout autre dimension. Le premier tend les contrats, le second les exécute, non sans dépasser largement les budgets. Après les barrages, les bases militaires, la firme se lance dans la construction navale, un domaine qu'elle ignore totalement. Comme d'habitude, l'appel d'offres était pipé, mais la société remplit son contrat. Jusqu'en 1945, elle met à l'eau 359 navires.

Après guerre, l'ascension de Brown & Root continue parallèlement à celle de Lyndon Johnson. Il devient sénateur en 1948, puis vice-président de John Kennedy en 1960 et enfin président de 1963 à 1968. Pour Brown & Root, la guerre du Vietnam qui prend de l'ampleur préfigure l'Irak. Elle y reçoit «97% du travail de construction pendant ses sept ans de présence sur le terrain», affirme Dan Briody. Brown & Root, qui a compté jusqu'à 51 000 employés au Vietnam, est taxée d'être un «profiteur de guerre» et accusée de dilapider des montants considérables d'argent public.

En 1968, Lyndon Johnson choisit de ne pas se représenter puis meurt en 1973. Après le décès du fondateur de Brown & Root en 1975, la société entame une véritable traversée du désert dont elle n'émerge qu'en 1990 avec la première guerre du Golfe et un certain Richard Cheney au Secrétariat à la défense.